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La vertu théologale de la foi
La foi est une manière de posséder déjà ce qu’on espère,
Espérant contre toute espérance, (Abraham) crut
Une nuée de témoins (Hébr 12,1). I La doctrine systématique distingue les trois vertus « théologales » (foi, espérance, charité) et les vertus « cardinales » (tempérance, prudence, justice et force). La première et la plus fondamentale des vertus théologales, c’est la foi. En notre époque, marquée par un essor extraordinaire des sciences naturelles et des applications techniques qui s’ensuivent, la foi est devenue pour beaucoup de nos contemporains une forme de connaissance mineure, si connaissance il y a. Je crois qu’il est 20.45 heures, je l’estime, je l’opine, mais je n’en suis pas certain puisque je n’ai pas vérifié sur ma montre. En effet, pour savoir l’heure exacte, mieux vaut consulter sa montre que d’opiner. Pour savoir quel temps il fera demain, mieux vaut regarder le baromètre que de croire les diseuses de bonne aventure. Mais telle n’est pas la seule signification du mot« croire » dans la vie pratique. Dès que nous quittons le domaine des sciences, des choses palpables et mesurables, le phénomène désigné par le mot croire prend une place centrale. Que de choses croyons-nous, parce qu’un autre qui en était témoin nous l’a dit. Je crois quelque chose et je crois quelqu’un : je crois tel événement parce que ce quelqu’un qui m’en a parlé me paraît digne de confiance. Les aînés parmi nous, qui ont vécu l’occupation nazie, se rappellent à quel point la vie devient impossible et méchante quand la confiance fait place à une méfiance générale. Et il faut bien avouer que, de nos jours, les demi-vérités que de nombreux médias distillent à longueur de journées, ne font rien pour développer un climat général de confiance. Toujours est-il que la confiance mutuelle demeure la base indispensable à toute vie en société quelque peu normale. Mais ce qui est vrai de la vie commune de tous les jours, vaut encore davantage quand il s’agit des valeurs ultimes de la vie humaine. « Je crois en toi », c’est ce que se disent l’un à l’autre deux êtres qui s’aiment. Et le rituel français du mariage a cette belle parole : « Je te donne la foi du mariage ». Oui, le mariage, l’amour entre un homme et une femme est essentiellement une affaire de foi. Quand deux personnes prennent le risque de se marier, de se lier pour la vie, ils le font parce ils ont confiance l’un dans l’autre, parce qu’ils croient l’un en l’autre. Croire quelque chose, croire quelqu’un, croire en quelqu’un : voilà les trois niveaux de la foi. Saint Thomas dit que la foi est toujours centrée sur une personne. Et c’est cette foi qui est le mode de connaissance adéquat pour tout ce qui dans la vie humaine est grand et total. La foi n’est pas, à côté du savoir, une approche de la réalité moins originale, voire inférieure. Elle est la seule manière de connaître ce qu’il y a de plus élevé et de plus précieux en ce monde : la personne humaine. Toutes les valeurs authentiques, tout ce qui peut rendre l’homme heureux, repose sur la confiance et sur la foi. Une telle foi est normalement imprégnée de respect, d’admiration, d’amitié. C’est une relation personnelle à un autre et à ce titre elle s’apparente à l’amour dont saint Paul dit qu’il croit tout, espère tout, endure tout (1 Cor 13, 7). C’est le Cardinal John Henry Newman qui a sans doute trouvé la formule la plus concise et la plus appropriée pour dire l’essence de la foi : « We believe because we love ». Nous croyons parce que nous aimons. II Nous avons examiné les différentes significations du mot « croire », les divers niveaux de la foi : nous croyons quelque chose; nous croyons quelqu’un, nous croyons en quelqu’un. Nous avons constaté que la foi, basée sur la confiance mutuelle, est indispensable à toute vie en société quelque peu normale. Et qu’elle est la seule manière de connaître ce qu’il y a de plus élevé et de plus précieux en ce monde : le mystère d’une personne humaine. J’ai évoqué à ce propos la belle parole du rituel français qui fait dire aux époux : « Je te donne la foi du mariage ». La foi, au sens fort, est toujours orienté vers une personne et liée à l’amour, comme le disait le Cardinal Newman : « We believe because we love ». Nous croyons parce que nous aimons. Tout ce que nous avons ainsi découvert à propos de la foi reste vrai, dans le domaine religieux où il s’agit de la foi en Dieu. À ceci près, que la foi religieuse est caractérisée par le fait que la personne à laquelle elle s’adresse, demeure invisible à nos yeux. « Comme s’il voyait l’Invisible », tel est le titre d’un très beau livre du Père Jacques Loew, qui fait allusion à la caractérisation de Moïse dans la lettre aux Hébreux (11, 27) [1]. On pourrait encore mentionner l’expérience du prophète Balaam, dit l’homme aux yeux fermés. Quand il tombe en extase et que ses yeux s’ouvrent, il s’exclame : « Je le vois, mais ce n’est pas pour maintenant, je l’observe, mais non de près. » La foi religieuse implique donc un dépassement radical du monde visible, un abandon radical des certitudes et sécurités que ce monde nous assure. Il s’agit, tout simplement, d’aller à la rencontre de l’Invisible, voire de se lancer dans ses bras. Cela implique, frère et soeurs, une option, un choix fondamental de l’existence. « Es muss doch mehr als alles geben » (Dorothee Sölle), il faut qu’il y ait quelque chose de plus que tout ce que nous pouvons voir et toucher. C’est exactement l’option que le croyant doit prendre. C’est le pressentiment, qui devient peu à peu certitude, qu’il y a au fond de moi, dans ce que Blaise Pascal appelle le « coeur », un point qui transcende ce que je peux voir et toucher; un point qui, pour reprendre une parole de Jésus, n’est plus nourri par le pain de la terre; un point qui s’ouvre à ce qu’aucun oeil n’a vu, aucune oreille entendu - ce qui, pourtant, est plus indispensable à ma vie que le pain de chaque jour. Une telle option ne va pas de soi. Elle n’est rien de moins qu’un retournement complet de mes habitudes de pensée, une conversion de tout mon être. « Convertissez-vous et croyez », telle est la première prédication de Jésus (Mc 1, 15) : La foi ne va jamais sans conversion. Elle nous demande de lâcher nos certitudes et nos sécurités superficielles pour nous lancer dans les bras de celui qui seul peut assurer l’accomplissement plénier de notre existence. Et cet élan est, ne nous leurrons pas, un saut par-dessus un immense abîme, un peu comme le saut de l’artiste qui, sous le chapiteau du cirque, lâche sa barre en plein vol pour se jeter vers son partenaire. C’est un saut, pour lequel j’ai besoin de toute mon énergie et de toute ma confiance. C’est un saut d’une telle envergure que je ne pourrai jamais le réaliser de mes propres forces. C’est Dieu, mon partenaire, qui m’attire vers lui et me donne la force et le courage de me lancer. La foi est toujours à la fois grâce de Dieu et décision de l’homme. Et cette décision n’est pas un saut dans le vide. Elle est un choix responsable, dont je peux répondre également devant ma raison. Elle est un acte de confiance raisonnable pour lequel j’ai de bons arguments, même si je ne peux pas démontrer la foi, - qui dès lors ne serait d’ailleurs plus la foi. L’artiste du cirque qui lâche sa barre, sait vers qui il se jette. Il a confiance que son partenaire est capable de le saisir au vol et de le tenir. Il en va de même de la foi. Nous avons de bonnes raisons de croire que Dieu nous saisit et nous tient. Parce qu’il nous l’a dit et promis dans sa Parole. Parce qu’il y a en nous une voix intérieure qui confirme cette Parole. Parce qu’une foule innombrable d’hommes et de femmes - un nuage de témoins, comme le dit la lettre aux Hébreux (12,1) - a fait avant nous l’expérience que la foi porte. Comme l’eau porte le nageur ! Mais allez expliquer cela à celui qui hésite et tremblote au bord de la piscine. Seul celui qui risque de se jeter à l’eau et de nager peut faire l’expérience que l’eau porte. Il en va de même de la foi. III « Qui veut garder sa vie pour soi la perdra; qui perdra sa vie à cause de moi la gardera » (Mt 10, 39).- « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul; mais s’il meurt, il donne beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perd; celui qui s’en détache en ce monde, la garde pour la vie éternelle » (Jn 12, 24-25). À juste titre, on a souvent dit et écrit que tout le mystère de la vie du chrétien, la loi fondamentale de l’existence chrétienne tient en ces affirmations paradoxales. Il n’est que normal, dès lors, que la foi, qui est le début et le fondement de l’existence chrétienne, soit elle aussi marquée par cette loi. « Lui, il faut qu’il grandisse : et moi que je diminue » (Jn 3, 30). Le chrétien, le croyant est quelqu’un qui n’a plus son centre de gravité en lui-même, mais dans un autre, dans le Tout Autre autour duquel désormais il gravite. Nous l’avons vu, la foi nous demande de lâcher nos propres certitudes et nos sécurités superficielles pour nous lancer avec une confiance totale dans les bras de ce Tout Autre qui seul peut assurer l’accomplissement plénier de notre existence. Tel l’artiste du cirque qui lâche sa barre en plein élan, parce qu’il a confiance que son partenaire est capable de le saisir au vol et de le tenir. « Je sais en qui j’ai mis ma foi, et je suis sûr qu’il est assez puissant pour garder jusqu’au jour de sa venue le dépôt qui m’est confié » (2 Tim 1, 12), comme l’a écrit l’Apôtre Paul. Mais la foi, notre foi n’a pas tous les jours cette vigueur étincelante. La plupart du temps elle est comme cette lampe dont parle saint Pierre, « une lampe brillant dans l’obscurité jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos coeurs » (2 Pi 1, 19). La plupart du temps nous en sommes à balbutier avec le père qui amène devant Jésus son enfant possédé : « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incroyance ! » (Mc 9, 24). En chacun de nous, et jusque chez les plus grands saints, la foi cohabite avec l’incroyance et le doute. Saint Jean de la Croix parle résolument de la nuit de la foi que nous avons tous à traverser. Même saint Thérèse de l’Enfant Jésus, dont la vie est pourtant caractérisée par l’esprit de l’enfance, la confiance toute filiale dans le Père des Cieux, a connu cette nuit. Écoutons-la elle-même : « Le Seigneur permit que mon âme fût envahie par les plus épaisses ténèbres et que la pensée du Ciel si douce pour moi ne soit plus qu’un sujet de combat et de tourment. … Il faut avoir voyagé sous ce sombre tunnel pour en comprendre l’obscurité. » « Oh, si vous saviez quelles pensées abominables m’assiègent sans cesse - les raisonnements des pires matérialistes s’imposent à mon esprit. Oh, est-il nécessaire de penser des choses pareilles, si l’on aime Dieu tellement. » Si l’on aime Dieu tellement … Au plus obscur de la nuit, au plus tourmenté du combat de la foi, Thérèse reste rivée à Dieu. Et de dire : « Même si je ne puis plus voir Dieu, la Mère de Dieu n’est pas cachée pour moi. » Thérèse s’en remet à la foi de Marie, cette foi inébranlable qui, même au pied de la croix de son Fils, n’a pas vacillé. Quelqu’un, près de la croix, n’a pas douté; La Femme jusqu’au jour a porté seule L’espoir du monde. Sa foi devance l’heure Et sait déjà : Christ est ressuscité ! Mais c’est en secret, Et Dieu seul connaît La joie Dont tressaille Marie. IV Dans nos réflexions sur la foi, nous avons été amenés à parler du doute et de la faiblesse de notre foi, des périodes d’obscurité et de nuit qu’elle doit traverser immanquablement. « Je crois, Seigneur, viens au secours de mon incroyance », nous sommes-nous écriés avec le père de l’enfant possédé dans l’Évangile de Marc (Mc 9, 24). Et à travers l’expérience paradoxale de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus et de la Sainte Face, nous avons pu nous faire une idée du combat de la foi que même et peut-être avant tout les plus grands saints doivent affronter. « Oh, si vous saviez quelles pensées abominables m’assiègent sans cesse - les raisonnements des pires matérialistes s’imposent à mon esprit. Oh, est-il nécessaire de penser des choses pareilles, si l’on aime Dieu tellement. » Mais le plus remarquable dans l’expérience de sainte Thérèse, c’est qu’elle voit dans cet état déconcertant de son âme non pas une faute, un péché, mais une mission. Elle découvre qu’elle a pour mission de participer à la détresse de la foi qui s’étale à grands pas dans le monde du 19e siècle finissant. Elle sait bien que, au-dehors des murs de son Carmel, l’incroyance ne cesse de gagner du terrain et que les attaques contre la foi chrétienne se font de plus en plus virulentes. Sa mission à elle, telle qu’elle la découvre peu à peu, consiste non seulement à prier, dans la sécurité que pourrait lui procurer son cloître, pour ce monde en perte de foi, mais à participer elle-même aux affres du doute et aux ténèbres de l’incroyance. C’est du fond de la nuit, du fond de ce cachot obscur qu’elle partage, de profundis, qu’elle implore la miséricorde divine sur un monde qui est en train de se détacher de Dieu et de lui tourner le dos. À plus d’un siècle de distance, un siècle durant lequel la foi a été si rudement mise à l’épreuve par l’athéisme et l’agnosticisme, nous restons perplexes devant l’intuition prophétique extraordinaire de la petite sainte de Lisieux. Elle a souffert dans sa chair la détresse extrême de la foi, l’oubli quasi général de Dieu qui ont marqué et continuent de marquer notre vingtième siècle. Elle a, pour ainsi dire par anticipation, traversé l’épreuve et elle l’a surmontée. « Oh oui, quelles ténèbres ! … Mais je suis dans la paix. » C’étaient ses dernières paroles. Le drame de l’humanisme athée, voilà bien, selon le titre d’un livre du cardinal Henri de Lubac, la tragédie de notre époque. L’athéisme annoncé comme une bonne nouvelle, une libération de l’homme. On se souvient de la boutade de Jean-Paul Sartre qui, à des journalistes lui demandant « Quoi de neuf ? », a répliqué : « Voilà, Messieurs, Dieu est mort ! » Frédéric Nietzsche avait, dès 1882, propagé la même nouvelle. « Le grand événement de ce temps, écrivait-il, le fait que Dieu est mort, que la foi des chrétiens a perdu sa crédibilité, commence à jeter son ombre sur l’Europe. Une longue série de démolitions, de destructions, de naufrages et de révolutions nous guette. Ne faudrait-il pas envisager cette perspective avec inquiétude et anxiété ? … Toutefois, poursuit-il, à l’annonce que le vieux Dieu est mort, nous autres, philosophes et esprits libres, nous nous sentons comme illuminés par une nouvelle aurore. Enfin, l’horizon est libre et nos navires peuvent sortir vers le large. Il n’y a peut-être jamais eu une mer aussi largement ouverte que de nos jours. Ombre et désastre d’un côté, le rêve d’une nouvelle lumière et d’une nouvelle liberté de l’autre côté. L’histoire tourmentée du vingtième siècle nous dit laquelle de ces deux visions s’est réalisée. Le rêve du surhomme qui s’est débarrassé de Dieu n’a pas engendré le bonheur, la sérénité et la liberté, mais il a produit, dans différentes variantes, un immense esclavage de l’homme. Non pas une mer largement ouverte, mais une mer de souffrance et de sang. Voilà le bilan du grand rêve. « Nous payons cher la mort de Dieu », dit un auteur contemporain (Tony Anatrella), qui caractérise notre société comme « une société malade, au bord de l’implosion ». « La dépression de la société contemporaine a des causes spirituelles très profondes… Et si l’absence de Dieu était la cause principale du désastre ? En voulant se libérer de Dieu , nos sociétés ont souvent produit des idéologies aliénantes et désespérantes pour l’homme. » « La question de l’existence ou de la non-existence de Dieu est pour moi tout simplement la question de l’existence ou de la non-existence de l’homme ». Cette affirmation de Ludwig Feuerbach, le véritable fondateur de l’humanisme athée, garde aujourd’hui toute sa valeur, mais dans un sens contraire à celui que lui prêtait son auteur. Là où Dieu ne compte pas, l’homme n’est rien. Il court le risque, selon un mot de Soljenizyne, de dégénérer en animal à quatre pattes. Mais là où Dieu est grand, où il est vénéré et adoré, où l’on respecte les grandes orientations de la vie qu’il a données à l’humanité, l’homme aussi se trouve respecté et protégé dans sa grandeur et dans sa dignité. Dieu n’est pas l’oppresseur de l’homme, comme le voudraient faire croire tous les maîtres du doute, mais il est l’Ami de l’homme et le meilleur, l’ultime garant de sa dignité. « La gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » (Saint Irénée de Lyon, 135-202). V Dans ses « Récits des Chassidim » Martin Buber parle d’un homme très érudit, d’un esprit éclairé du siècle des lumières, qui s’apprête à aller discuter avec un célèbre rabbi. Il veut lui démontrer à quel point ses arguments en faveur de la foi sont arriérés et dépassés. Au moment où il entre dans la chambre de l’homme de Dieu, il voit celui-ci allant et venant, très absorbé, un livre à la main. Pendant un long moment, le rabbi ne prend aucune notice de l’intrus. Finalement il s’arrête, le dévisage furtivement et dit : « Peut-être est-ce quand même vrai ». L’érudit prend son courage à deux mains pour s’adresser au rabbi, mais ses genoux tremblent, tant l’aspect du rabbi est terrifiant, tant est effrayante l’humble parole qu’il ne cesse de répéter : « Peut-être est-ce quand même vrai ». Alors le rabbi se tourne résolument vers lui, le regarde bien en face et lui dit : « Mon fils, les grands docteurs de la loi, avec lesquels tu as disputé, ont gaspillé leurs paroles à ton égard. En les quittant tu ne faisais que ricaner à leur propos. Ils n’ont pas su t’étaler Dieu et son royaume sur la table, et j’en suis incapable, moi aussi. Mais réfléchis, mon fils, peut-être est-ce quand même vrai ». L’érudit éclairé rassemble toutes ses forces pour riposter, mais sa langue est comme paralysée. L’effrayant « peut-être » qui ne cesse de résonner dans ses oreilles, brise sa résistance. Le récit de Martin Buber nous dit que l’athée lui-même est confronté au doute. En somme, sa conviction n’est qu’une foi en creux, une foi négative dont il ne peut pas plus démontrer le bien-fondé de façon scientifique que nous ne pouvons lui étaler Dieu sur une table. La foi reste la foi. Cependant, nous ne saurions nous contenter d’une foi qui s’épuiserait dans le doute. Nous sommes à la recherche d’une foi forte, nous rêvons de cette foi capable de transporter des montagnes, nous appelons de nos voeux une foi épanouie à l’instar de la semence tombée sur la bonne terre qui donne du fruit à raison de cent, ou soixante, ou trente pour un, une foi radieuse qui se développe sans être gênée par l’ivraie qui pousse en même temps. Qu’est-ce donc qui empêche notre foi d’avoir cette belle allure, cette fécondité, ce rayonnement ? Quelles sont les ronces qui l’étouffent ? On dit souvent que c’est la société matérialiste dans laquelle nous vivons. Sous l’imprégnation de valeurs, de jugements ou de pratiques matérialistes, nous serions en quelque sorte anesthésiés, rendus incapables de visées autres que pragmatiques ou immédiates, atrophiés spirituellement. De manière générale, la course à l’argent, la fascination du bien-être, la recherche immodérée des plaisirs et des satisfactions matérielles, la volonté de réussite sociale à tout prix engagent beaucoup de nos contemporains, et peut-être chacun de nous jusqu’à un certain point, sur des voies qui détournent du spirituel ou forgent des mentalités imperméables au message religieux comme à la rigueur morale [2]. Il y a sans doute beaucoup de vrai dans cette analyse. Mais la foi demeure. Et même si je suis incapable, autant et plus que le grand rabbi du récit de Buber, de vous étaler Dieu sur la table, je puis témoigner d’expérience que le message de l’Évangile garde, dans ce monde-ci tel qu’il est, toute sa pertinence. Où que je regarde, autour de moi et jusqu’aux horizons les plus lointains, je ne discerne aucune sagesse, aucune doctrine, aucune voie qui aiderait l’homme, autant que Jésus le fait, à se tenir debout, à ne pas désespérer, à se mettre positivement en état de créer librement son avenir par-delà les violences et la mort, à entendre l’appel de Dieu sur lui. Alors, la moindre des choses à faire, serait d’oser le pari de Pascal [3] puisque, en pariant sur la foi, sur Dieu, sur le Christ, nous n’avons rien à perdre, mais tout à gagner. Oser le pari en attendant que la parole sortie de la bouche du Seigneur fasse elle-même son travail et accomplisse sa mission en nous; - en attendant que Dieu lui-même fasse irruption dans notre vie comme il l’a fait pour Blaise Pascal en cette nuit mémorable du 23 novembre 1654; en attendant que son feu nous saisisse et qu’à l’instar du grand penseur nous soyons remplis de certitude, de joie et de paix. Le MémorialL’AN DE GRÂCE 1654, Lundi, 23 novembre, … Depuis environ 10 heures et demie du soir jusques environ minuit et demi, « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob » non des philosophes et des savants ». Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix. Dieu de Jésus-Christ. Deum meum et Deum vestrum. Oubli du monde et de tout, hormis Dieu. Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l’Évangile. Grandeur de l’âme humaine. « Père juste, le monde ne t’a point connu, mais je t’ai connu. » Joie, joie, joie, pleurs de joie. Je m’en suis séparé : Dereliquerunt me fontem aquae vivae. Que je n’en sois pas séparé éternellement. « Cette est la vie éternelle, qu’ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. » Jésus-Christ. Jésus-Christ. Je m’en suis séparé; je l’ai fui, renoncé, crucifié. Que je n’en sois jamais séparé. Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l’Évangile. Renonciation totale et douce. Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur. Éternellement en joie pour un jour d’exercice su la terre. Non obliviscar sermones tuos. Amen. [1] « en homme qui voit celui qui est invisible, il tint ferme ». [2] Paul Valadier, Lettres à un chrétien impatient, p. 13. [3] « Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager : votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir : l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, en choisissant l’un que l’autre, puisqu’il faut nécessairement choisir. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte, en prenant choix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est, sans hésiter » :
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