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12 février 2020

Pape François : « Querida Amazonia »

Synthèse de l’exhortation apostolique post-synodale et interview avec le cardinal Secrétaire spécial du Synode, Cardinal Czerny SJ

« L’Amazonie bien aimée se présente au monde dans toute sa splendeur, son drame et son mystère ». C’est par ces mots que commence l’Exhortation Apostolique post-synodale, Querida Amazonia.
Le Souverain Pontife, dans les premiers points, explique « le sens de cette Exhortation » parsemée de références aux documents des Conférences épiscopales des pays de l’Amazonie mais aussi aux poèmes d’auteurs liés à l’Amazonie. Le Pape souligne qu’il souhaite « exprimer les résonances » que le Synode a provoquées en lui ; et précise qu’il n’entend pas remplacer ou répéter le Document final qu’il invite à lire « dans son intégralité », en espérant que toute l’Eglise se laissera « enrichir et questionner » par ce dernier et que l’Eglise en Amazonie s’engagera « pour son application ». François partage ses « rêves pour l’Amazonie », dont le sort doit concerner tout le monde car cette terre est aussi « la nôtre ». Il formule « quatre grands rêves » : que l’Amazonie « lutte pour les droits des plus pauvres », « préserve cette richesse culturelle », « préserve jalousement l’irrésistible beauté naturelle », et enfin, que les communautés chrétiennes soient « capables de se donner et de s’incarner en Amazonie ».

Le rêve social : l’Église aux côtés des opprimés
Le premier chapitre de Querida Amazonia est consacré au « rêve social » et souligne qu’ « une vraie approche écologique » est aussi une « approche sociale ». Tout en appréciant le « bien-vivre » des indigènes, il met en garde contre le « conservatisme » qui ne se préoccupe que de l’environnement. Sur un ton vibrant, François parle d’ »injustice et crime ». Il rappelle que Benoît XVI avait déjà dénoncé « la dévastation de l’environnement en Amazonie ». Les peuples originels, prévient-il, sont soumis à l’« asservissement » de la part des pouvoirs locaux et extérieurs. Pour le Pape, les opérations économiques qui alimentent la dévastation, les meurtres, et la corruption, méritent le nom d’« injustice et crime ». Et comme Jean-Paul II, il réaffirme que la mondialisation ne doit pas devenir un nouveau colonialisme.

Que les pauvres soient entendus sur l’avenir de l’Amazonie
Face à une telle injustice, le Souverain Pontife demande de « s’indigner et demander pardon ». Pour François, il faut des « réseaux de solidarité et de développement ». Il appelle tout le monde, y compris les dirigeants politiques, à s’engager. Puis, le Pape s’arrête sur la question du « sens communautaire ». Il rappelle que pour les peuples amazoniens, les relations humaines « sont imprégnées de la nature environnante ». C’est pourquoi, écrit-il, ils vivent un véritable « déracinement » lorsqu’ils sont « contraints d’immigrer en ville ». La dernière partie du premier chapitre est consacrée aux « institutions dégradées » et au « dialogue social ». Le Pape dénonce le mal de la corruption qui empoisonne l’État et ses institutions. Il espère que l’Amazonie deviendra « un lieu de dialogue social » avant tout « avec les derniers ». Que la voix des pauvres, avertit le Pape, soit « la voix la plus forte » sur l’Amazonie.

Le rêve culturel : prendre soin du polyèdre amazonien

Le deuxième chapitre est consacré au « rêve culturel ». François précise dès le début que « promouvoir l’Amazonie » ne signifie pas « la coloniser culturellement ». Il utilise ainsi une image qui lui est chère : « le polyèdre amazonien ». Il est nécessaire de lutter contre la « colonisation post-moderne », et il est tout autant urgent de « prendre soin des racines ». Citant Laudato Sì et Christus Vivit, il souligne que la « vision consumériste de l’être humain » tend à « homogénéiser les cultures » et que cela impacte surtout les jeunes. C’est à eux que le Pape demande de « prendre en charge les racines » et de « retrouver la mémoire perdue ».

Non à l’indigénisme fermé, la nécessité d’une rencontre interculturelle
L’Exhortation poursuit sur la « rencontre interculturelle ». Même les « cultures prétendument plus évoluées », observe François, peuvent apprendre des ethnies qui ont « développé un trésor culturel en étant liées à la nature ». La diversité n’est donc pas « une frontière » mais « un pont ». Le Pape dit non à un « indigénisme complètement fermé ». La dernière partie de ce chapitre concerne les « cultures menacées » et les populations à risque, avec une recommandation pour tout projet concernant l’Amazonie : « il faut inclure la perspective des droits des peuples ». Ceux-ci, précise le Saint-Père, « peuvent difficilement rester intacts » si l’environnement dans lequel ils sont nés et se sont développés « se détériore ».

Le rêve écologique : combiner le souci de l’environnement et celui de l’homme

Le troisième chapitre, « Un rêve écologique », est celui qui est le plus étroitement lié à l’encyclique Laudato Sì. Dans l’introduction, il est souligné qu’en Amazonie, il existe une relation étroite entre l’être humain et la nature. Prendre soin de nos frères comme le Seigneur prend soin de nous, écrit le Pape, « est la première écologie dont nous avons besoin ». La protection de l’environnement et la prise en charge des pauvres sont « inséparables ». François se penche ensuite sur le « rêve fait d’eau », citant Pablo Neruda etd’autres poètes locaux sur la force et la beauté du fleuve Amazone. Avec leurs poèmes, écrit-il, ils « nous aident à nous libérer du paradigme technocratique et consumériste qui détruit la nature ».

A l’écoute du cri de l’Amazonie, que le développement soit durable

François estime qu’il est urgent d’écouter « le cri de l’Amazonie », et rappelle que l’équilibre planétaire dépend de la santé de cette vaste région. Il y a, écrit-il, des puissants intérêts pas uniquement au niveau local, mais également internationaux. La solution n’est donc pas « l’internationalisation » de l’Amazonie, mais plutôt l’accroissement de « la responsabilité des gouvernements nationaux ». Le développement durable, poursuit-il, exige que les habitants soient toujours informés des projets qui les concernent et souhaite la création d’un « système normatif » avec des « limites infranchissables ». Il appelle en conséquence à la « prophétie de la contemplation ». En écoutant les peuples originels, souligne-t-il, on peut aimer l’Amazonie « et pas seulement l’utiliser » ; on peut y trouver « un lieu théologique, un espace où Dieu lui-même se montre et appelle ses enfants ». La dernière partie du troisième chapitre porte sur « éducation et habitudes écologiques ». Le Pape souligne que l’écologie n’est pas une question technique, mais qu’elle comporte toujours « un aspect éducatif ».

Le rêve ecclésial : développer une Eglise à visage amazonien
Le dernier chapitre, le plus substantiel, est consacré « plus directement » aux pasteurs et aux fidèles catholiques et se concentre sur le « rêve ecclésial ». Le Pape invite à « développer une Eglise au visage amazonien » à travers une « grande annonce missionnaire », une « annonce indispensable en Amazonie ».Pour le Saint-Père, il ne suffit pas d’apporter un « message social ». Ces peuples ont « le droit à l’annonce de l’Evangile », écrit-il, sinon « toute structure ecclésiale se transformera en une ONG ». Une partie importante est donc consacrée à l’inculturation. Reprenant Gaudium et Spes, François parle de « l’inculturation » comme d’un processus qui « porte à sa plénitude à la lumière de l’Évangile » ce qu’il y a de bon dans les cultures amazoniennes.

Une nouvelle inculturation de l’Evangile en Amazonie
François approfondit la question en soulignant les « chemins d’inculturation en Amazonie ». Lesvaleurs présentes dans les communautés d’origine, écrit-il, doivent être prises en compte « dans l’évangélisation ». Et dans les deux paragraphes suivants, il s’attarde sur l’« inculturation sociale et spirituelle », pour souligner que, étant donnée la pauvreté de nombreux d’habitants de l’Amazonie, l’inculturation doit avoir « une odeur fortement sociale ». Parallèlement, cependant, la dimension sociale doit être intégrée à la dimension « spirituelle ».

Des sacrements accessibles à tous, en particulier aux pauvres...
L’Exhortation indique les « points de départ pour une sainteté amazonienne » qui ne doit pas copier les « modèles des autres régions ». Elle souligne qu’« Il est possible de recueillir d’une certaine manière un symbole autochtone sans le qualifier nécessairement d’idolâtrie ». On peut valoriser, peut-on lire ensuite, un mythe « chargé de sens spirituel » sans nécessairement le considérer comme « une erreur païenne ». Il en va de même pour certaines fêtes religieuses qui, bien qu’elles nécessitent un « processus de purification », « contiennent une signification sacrée ».
Un autre passage significatif de Querida Amazonia porte sur l’inculturation de la liturgie. Le
Souverain Pontife note que le Concile Vatican II avait déjà appelé à un effort d’« inculturation de la liturgie chez les peuples autochtones ». Il rappelle également, dans une note, que lors du Synode, « la proposition d’élaborer un rite amazonien » a germé. Les sacrements, exhorte François, « doivent êtreaccessibles surtout aux pauvres ». L’Église, poursuit-il rappelant Amoris laetitia, ne peut pas être transformée en « douane ».

Les évêques d’Amérique latine envoient des missionnaires en Amazonie
A cela s’ajoute le thème de « l’inculturation de la ministérialité » auquel l’Eglise doit apporter une réponse « courageuse ». Pour le Pape, « une plus grande fréquence de la célébration de l’Eucharistie » doit être garantie. A cet égard, il rappelle qu’il est important de « déterminer ce qui est plus spécifique au prêtre ». La réponse, lit-on, se trouve dans le sacrement de l’Ordre Sacré qui établit que seul le prêtre peut présider l’Eucharistie. Comment, alors, « assurer ce ministère sacerdotal » dans les régions éloignées ? François exhorte tous les évêques, en particulier ceux d’Amérique latine, « à être plus généreux », en orientant ceux qui « montrent une vocation missionnaire » à choisir l’Amazonie et les invite à revoir la formation des prêtres.

Favoriser un protagonisme des laïcs dans les communautés
Après les Sacrements, Querida Amazonia se penche sur les « communautés pleines de vie » danslesquelles les laïcs doivent assumer « des responsabilités importantes ». Pour le Pape, en effet, il ne s’agit pas « seulement de faciliter une plus grande présence des ministres ordonnés ». Un objectif « très limité » si l’on ne suscite pas une « nouvelle vie dans les communautés ». De nouveaux « services laïcs » sont donc nécessaires. Ce n’est qu’à travers « un rôle important des laïcs », rappelle-t-il, que l’Eglise pourra répondre aux « défis de l’Amazonie ». Pour le Souverain Pontife, les personnes consacrées occupent également une place spécifique, tandis qu’il rappelle le rôle des communautés de base qui ont défendu les droits sociaux et encourage en particulier l’activité du REPAM et des « équipes missionnaires itinérantes ».

De nouveaux espaces pour les femmes, mais sans cléricalisation

Le Pape a consacré un espace à part à la force et au don des femmes. Il reconnaît qu’en Amazonie, certaines communautés ne se sont maintenues que « grâce à la présence de femmes fortes et généreuses ». Il avertit cependant qu’il ne faut pas réduire « l’Eglise à des structures fonctionnelles ». Si tel était le cas, de fait, elles ne se verraient attribuer un rôle que si elles avaient accès à l’Ordre Sacré. Pour le Pape, la cléricalisation des femmes doit être rejetée, en accueillant plutôt une modalité de contribution féminine qui prolonge « la force et la tendresse de Marie ». Il encourage l’émergence de nouveaux services pour les femmes, qui - avec la reconnaissance publique des évêques - influencent les décisions pour les communautés.

Lutte commune des chrétiens pour défendre les pauvres de l’Amazonie
Il faut « élargir des horizons au-delà des conflits » estime François, et se laisser interpeller par l’Amazonie pour « surmonter des perspectives limitées » qui « demeurent enfermées dans des aspects partiels ». Le quatrième chapitre se termine sur le thème de la « cohabitation oecuménique et interreligieuse » au profit de laquelle le Pape invite les croyants à « trouver des espaces pour discuter et pour agir ensemble pour le bien commun ». « Comment ne pas lutter ensemble ? - demande François : « Comment ne pas prier ensemble et travailler côte à côte pour défendre les pauvres de l’Amazonie ?

Confions l’Amazonie et ses peuples à Marie.
François conclut Querida Amazonia par une prière à la Mère de l’Amazonie. « Mère, regarde les pauvres de l’Amazonie », récite un passage de sa prière, « parce que leur maison est en cours de destruction pour des intérêts mesquins (...) Touche la sensibilité des puissants parce que même si nous sentons qu’il est tard tu nous appelles à sauver ce qui vit encore ».

Cliquez sur le lien pour lire l’intégralité de l’exhortation :

“Querida Amazonia” : Exhortation apostolique post-synodale au peuple de Dieu et à toutes les personnes de bonne volonté

Michael Czerny : Aimer l’Amazonie et ses peuples pour sauver la planète.

Le cardinal Secrétaire spécial du Synode pour l’Amazonie présente l’Exhortation que le Pape a achevée en décembre dernier et qui est publiée aujourd’hui. Elle contient quatre grands « rêves » de François pour la région, dont celui d’une Eglise missionnaire à visage amazonien.


ALESSANDRO DE CAROLIS - FRANCESCO VALIANTE
« Le sort de l’Amazonie nous concerne tous, car tout est lié et le salut de cette région et de ses peuples originels est fondamental pour le monde entier ». Dans cet entretien accordé aux médias du Vatican, le cardinal Michael Czerny, Secrétaire spécial du Synode pour l’Amazonie, présente les principaux points du texte de François.

Votre Eminence, tout d’abord un mot sur l’échéancier de la publication de ce texte par le Pape, quil’avait annoncé pour la fin de l’année. Y a-t-il eu des retards par rapport aux prévisions ?
Le Saint-Père, dans le discours de clôture du Synode, avait dit : « Un mot du Pape sur ce qu’il a vécu au Synode peut faire du bien. Je voudrais le dire avant la fin de l’année, pour que le temps ne passe pas trop vite ». En effet, François, tenant sa promesse, a remis le texte définitif de son exhortation post-synodale le 27 décembre dernier, soit avant la fin de l’année 2019. Ensuite, il fallait passer par différentes phases : le document a été relu, préparé, traduit dans les différentes langues. Il est maintenant finalement publié.

Quel est, à votre avis, le cœur du message de l’Exhortation ?
L’Exhortation s’intitule : Querida Amazonia, « chère Amazonie ». Et son propos est l’amour du Pape pour l’Amazonie et les conséquences de cet amour : un renversement de la façon commune de penser la relation entre la richesse et la pauvreté, entre le développement et le salut, entre la défense des racines culturelles et l’ouverture à l’autre. Le Pape nous propose les « résonances » provoquées en lui par les travaux du Synode. Et il le fait sous la forme de quatre « grands rêves ». François rêve pour l’Amazonie d’un engagement de tous dans la défense des droits des plus pauvres, des peuples originels, des derniers parmi les humains. Il rêve d’une Amazonie qui préserve sa richesse culturelle. Son rêve écologique est celui d’une Amazonie qui préserve sa vie débordante. Et enfin, il rêve de communautés chrétiennes capables de s’incarner en Amazonie et de construire une Église au visage amazonien. Personnellement, j’ai été frappé par l’abondance de citations poétiques et de références aux papes précédents.

Le « rêve » ne risque-t-il pas d’apparaître comme une perspective évanescente projetée dans un avenir indéfini ?
Pas pour le Pape François. Je voudrais rappeler les paroles qu’il a prononcées lors d’un dialogue avec les jeunes au Cirque Maxime le 11 août 2018 : « Les rêves sont importants. Ils maintiennent notre regard élargi, ils nous aident à embrasser l’horizon, à cultiver l’espérance dans chaque action quotidienne... Les rêves te réveillent, ils te conduisent plus loin, ce sont les étoiles les plus lumineuses, celles qui indiquent un chemin différent pour l’humanité... la Bible dit que les grands rêves sont capables d’être féconds ».
Donc, pour répondre à votre question, je crois que ce regard et cette perspective sont à l’opposé d’une perspective évanescente ou utopique. Le rêve est ici l’indication d’un chemin que toute l’Eglise doit emprunter. Sa beauté réside précisément dans la vision d’un horizon, et non dans l’imposition d’une série de préceptes. Aucune déclaration d’amour n’a la forme d’un contrat ou d’un livre de recettes. Dans le premier chapitre, celui consacré au rêve social, François, en regardant la dévastation environnementale de l’Amazonie et les menaces à la dignité humaine de ses peuples déjà dénoncées par Benoît XVI, nous invite à nous indigner. Il dit qu’ « il faut s’indigner » car « il n’est pas bon que nous nous habituions au mal ». Il nous invite à construire des réseaux de solidarité et de développement qui dans plusieurs domaines, par exemple en matière d’élevage et d’agriculture durables, d’énergies non polluantes, de lancement d’entreprises qui ne conduisent pas à la destruction de l’environnement et des cultures. En somme, les « grands rêves » ne servent pas à se laisser anesthésier mais ils se nourrissent d’un engagement concret et quotidien.

Concrètement, que signifie la « promotion » de l’Amazonie dont parle le texte de l’Exhortation ?
Comme l’explique le Pape, promouvoir l’Amazonie signifie faire en sorte qu’elle produise ses meilleurs fruits. Cela veut dire : ne pas la coloniser, ne pas la piller avec des projets d’exploitation minière massifs qui détruisent l’environnement et menacent les peuples autochtones. Cela signifie aussi, toutefois, éviter de mythologiser les cultures indigènes, d’exclure tout mélange de population, ni de verser dans un environnementalisme « qui se préoccupe du biome au détriment des peuples amazoniens ». L’identité et le dialogue sont deux mots clés, et le Pape François explique qu’ils ne sont pas du tout opposés. Le souci des valeurs culturelles des peoples autochtones nous concerne tous : nous devons nous sentir responsables de la diversité de leurs cultures. L’engagement chrétien se manifeste clairement aussi dans les pages de l’Exhortation, qui sont bien éloignées d’un nativisme fermé ou d’un environnementalisme qui méprise les êtres humains comme des éléments nocifs pour la planète. En outre, l’Exhortation propose un esprit missionnaire audacieux – qui pousse à parler de Jésus et à apporter aux autres son offre d’une vie nouvelle – une vie en plénitude pour tous et chacun, une sauvegarde de la création en relation avec Dieu le Créateur et avec tous nos frères et soeurs.

Pourquoi devrions-nous nous soucier autant du sort d’une région particulière de la terre ?

Le sort de l’Amazonie nous concerne tous, car tout est lié et la sauvegarde de ce précieux « biome », qui agit comme un filtre et nous aide à éviter le réchauffement de la terre est fondamentale. L’Amazonie nous concerne donc tous de près. Nous observons d’une manière particulière dans cette région du monde l’importance de l’écologie intégrale qui inclut le respect de la nature et le souci de la dignité humaine. L’avenir de l’Amazonie et celui de ses peuples sont donc déterminants pour l’équilibre de notre planète. Dans cette perspective, il est important de permettre aux peuples autochtones de rester sur leurs territoires et de les préserver. Tout comme l’aspect éducatif est primordial pour promouvoir de nouveaux comportements et de nouvelles habitudes chez les gens. De nombreux habitants de cette région ont adopté les coutumes typiques des grandes villes où règnent le consumérisme et la culture du déchet.

Venons-en au quatrième chapitre et au rêve « ecclésial ». Qu’est-ce qui vous a frappé dans cette dernière partie de l’Exhortation ?

Elle représente la moitié de l’Exhortation, et donc quand le Pape François dit que la dimension pastorale est l’essentiel, qu’elle comprend tout, il le pense clairement. J’ai d’abord été frappé par la perspective missionnaire : sans « l’annonce passionnée » de l’Évangile, les projets ecclésiaux risquent de s’apparenter aux perspectives des ONG. Le Pape explique que l’engagement dans la défense des pauvres, des derniers parmi les humains, des autochtones, implique le témoignage et la proposition de l’amitié avec Jésus. Le message social comprend la proclamation de l’Évangile, et son noyau, le kérygme, comprend la vie humaine, la dignité humaine, la justice, la sauvegarde de la maison commune. La proclamation d’un Dieu qui aime chaque être humain à l’infini et qui a sacrifié son Fils, le Christ crucifié, pour notre salut.

Un mot récurrent revient dans le chapitre. Il s’agit de l’« inculturation »...

En proclamant et en témoignant de l’Évangile, on valorise tout ce que chaque culture a produit de bon et de beau, en le portant à sa plénitude à la lumière de la foi chrétienne. L’Évangile est toujours proclamé en un endroit particulier, et c’est ainsi qu’il est semé. En même temps, l’Église apprend et s’enrichit au contact de ce que l’Esprit avait déjà semé dans cette culture particulière. Le Pape demande d’écouter la voix des anciens et de reconnaître les valeurs présentes dans les communautés d’origine. En effet, les peuples autochtones nous apprennent à vivre sobrement, à nous contenter de peu de choses et à nous sentir immergés dans un mode d’existence communautaire. L’inculturation signifie également être capable d’accepter un symbole autochtone préexistant, sans le qualifier immédiatement d’erreur païenne. Les symboles, les coutumes, les cultures ont certainement besoin d’un processus de purification et de maturation. Mais ceux qui se soucient vraiment de la proclamation de l’Évangile de Jésus-Christ tentent de répondre aux aspirations des peuples par une spiritualité inculturée.

La pénurie de prêtres sur un territoire aussi vaste que l’Amazonie et la difficulté pour de nombreuses communautés d’accéder aux célébrations eucharistiques font partie des thèmes débattus au Synode. Quelle est la direction indiquée par l’Exhortation ?

Le Pape souligne qu’il faut que des gens se rendent disponibles pour arriver à une plus grande fréquence de célébrations même dans les régions les plus reculées. Le Pape rappelle que la manière de configurer l’exercice du ministère sacerdotal n’est pas monolithique. Cependant, seul le prêtre peut consacrer l’Eucharistie et administrer le sacrement du pardon. Ce besoin urgent est à l’origine de l’appel de François à tous les évêques pour qu’en plus de prier pour les vocations, ils se montrent plus généreux envers l’Amazonie dans l’envoi de ceux qui manifestent une vocation missionnaire. Il est également nécessaire de concevoir une formation qui favorise le dialogue avec les cultures autochtones. Il devrait y avoir beaucoup plus de diacres permanents, et le rôle des femmes religieuses et laïques doit être davantage développé.

L’Exhortation ne contient cependant aucune ouverture à la possibilité d’ordonner des hommes mariés...

François est resté fidèle à ce qu’il avait dit avant le Synode. La possibilité d’ordonner des hommes mariés peut être discutée par l’Église. Et cela existe déjà, par exemple dans les Églises orientales. Cette discussion dure depuis plusieurs siècles et le Synode l’a librement abordée, non pas de façon isolée, mais dans le contexte global de la vie eucharistique et ministérielle de l’Église. Le Pape déclare dans son Exhortation que la question n’est pas une affaire de nombre, et qu’encourager une plus grande présence des prêtres ne serait pas suffisant. Ce qu’il faut, c’est une nouvelle vie dans les communautés, un nouvel
élan missionnaire, de nouveaux services assumés par des laïcs, une formation continue, de l’audace et de la créativité. Ce qu’il faut, c’est une présence locale de laïcs animés d’un esprit missionnaire, capables de représenter le visage authentique de l’Église amazonienne. Il semble ainsi nous indiquer que ce n’est que de cette manière que les vocations reviendront. L’Amazonie nous met au défi, écrit François, de dépasser les perspectives limitées et de ne pas nous contenter de solutions qui restent enfermées dans des aspects partiels. En d’autres termes, la grande question est une expérience renouvelée de la foi et de l’évangélisation.

Et qu’en est-il du rôle des femmes ?
Le Pape rappelle dans le texte qu’en Amazonie, il existe des communautés qui pendant des décennies ont transmis la foi sans prêtres, grâce à des femmes fortes et généreuses qui, poussées par l’Esprit Saint, ont baptisé, enseigné le catéchisme, et aidé à prier. Nous devons élargir notre regard et sortir de la perspective du fonctionnalisme qui associe un rôle plus important pour les femmes à leur accès à l’Ordre Sacré. C’est une perspective qui nous amènerait à cléricaliser les femmes et à finir par appauvrir leur contribution fondamentale. Nous devons lire cela en regard du vaste Magistère du pape François, qui souligne la nécessité de séparer le pouvoir du ministère sacerdotal, car c’est cette combinaison qui donne naissance au cléricalisme. Cette relation entre ministère et pouvoir est ce qui laisse les femmes sans voix, sans droits et sans pouvoir de décision, dans de nombreux cas. Il ne s’agit donc pas de leur donner accès à un ministère ordonné pour qu’elles aient une voix et un vote, mais de séparer le pouvoir du ministère. D’autre part, nous devons nous inspirer de leur exemple, qui nous rappelle que le pouvoir dans l’Église est affaire de service, de générosité, de liberté. Nous devons stimuler l’émergence d’autres services et charismes féminins. Les femmes devraient avoir accès - dit le Pape - à des fonctions et services ecclésiaux qui ne nécessitent pas d’ordination et qui devraient être stables et reconnus publiquement par un mandat des évêques. Il est peut-être temps de revoir les ministères laïcs déjà existants dans l’Église, de revenir à leurs fondements et de les actualiser, de les lire à la lumière de la réalité et de l’inspiration de l’Esprit, et en même temps de créer d’autres nouveaux ministères stables avec « une reconnaissance publique et un mandat de l’évêque ».

Une dernière question : quelle est la relation entre l’Exhortation et le document final du Synode ?
Le Pape, dans l’introduction de l’Exhortation post-synodale, explique qu’il ne veut ni remplacer ni répéter le document final. Il le présente officiellement. Il nous invite à le lire dans son intégralité. Il prie pour que toute l’Eglise se laisse enrichir et questionner par ce travail. Et il demande qu’en Amazonie, tous les pasteurs, les hommes et femmes consacrés et les fidèles laïcs s’engagent pour son application. Enfin, que toutes les personnes de bonne volonté s’inspirent du document final et, bien-sûr, de la très belle « Querida Amazonía ».

 
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