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Weltkierch . Église universelle  
18 mars 2019

Lettre du pape François au peuple de Dieu qui pèlerine au Chile

Quelques enjeux ecclésiologiques - Introduction par Luis Martinez à l’occasion de la soirée d’étude et d’échange sur la lettre du pape François

Dans sa « Lettre au Peuple de Dieu », le Pape François rappelle qu’il est nécessaire que chaque baptisé se sente engagé dans la transformation ecclésiale et sociale dont nous avons tant besoin. Le Service de la Pastorale avait invité le 7 mars 2019 toutes les forces vives de l’Église catholique au Luxembourg de dialoguer ensemble. La soirée d’étude et d’échange au Centre Jean XXIII a été introduite par une introduction à la « Lettre au Peuple de Dieu » par Luis Martinez du Service de la Pastorale. Nous publions ici son intervention en intégralité.


La Lettre au Peuple de Dieu que le pape François a adressée le 20 août 2018 à l’Église universelle, est précédée par ses lettres aux évêques et au peuple de Dieu au Chili. Dans ces lignes, nous présentons brièvement ces documents, qui donnent le contexte de la missive du Pape. Les avoir en arrière fond permet de mieux situer la portée de la lettre au Peuple de Dieu, qui, dans la forme adressée à toute l’Église, perd un peu de sa force au profit de son universalité.

Comme Moïse je n’entre pas dans la lettre au peuple de Dieu en tant que telle, je me contente de la regarder de loin et je laisse la tâche de l’aborder au P. Birsens [1].

1. Un contexte de crise générale

L’Église chilienne n’est pas la seule à avoir vécu la tragédie des abus. Mais, l’action très engagée du pape dans la situation chilienne – peut-être à cause de ses attachements personnels, lui-même ayant vécu son noviciat au Chili –, permet de voir en elle une sorte de paradigme pour faire face à ce fléau. Comme les victimes ne sont pas seulement un numéro, mais des personnes avec un visage, la crise globale de l’abus dans l’Église prend dans l’Église chilienne un visage et montre, en même temps, les origines de la crise et comment il ne faut pas agir.

L’ampleur des crimes a mis en évidence une véritable « culture » ou « structure de l’abus, de conscience, d’autorité et sexuel », qui trouve comme soubassement le cléricalisme encadré sous des relations asymétriques du pouvoir à l’intérieur de la communauté chrétienne [2]. Cette crise a mis à nu les mécanismes de pouvoir dans l’Église. C’est une véritable « culture de l’abus » qui, comme dit le pape François, s’est installée peu à peu dans l’Église, la plongeant aujourd’hui dans une des pires crises de crédibilité.

La confiance dans l’Église chilienne, notamment dans ses évêques, se trouve aujourd’hui à son pire moment – un exemple : l’épiscopat chilien est passé d’un taux approchant les 90% d’approbation au début des années 90, à seulement 34% aujourd’hui ! Ils ont montré ne pas être à la hauteur de la crise. Leur infidélité est restée à découvert ! Mais, il faut le dire, nombreux sont les prêtres, les religieuses et les laïcs qui vivent leur engagement évangélique en toute fidélité dans la proximité des pauvres et des souffrants. Ils ont été capables de résister et de dénoncer les pratiques abusives même au prix de douloureux rejets de la part des autorités ecclésiastiques.

Dans une sorte de défense corporative, les évêques ont réagi contre les victimes de façon farouche ; ces dernières sont apparues comme des ennemies de l’Église, faisant partie d’un soi-disant complot des ennemis de l’Église : celui de la gauche et des maçons ; plutôt que d’admonester les prêtres coupables, ils se sont précipités contre les victimes ; ils ont ignoré les procédures canoniques, allant jusqu’à faire disparaître des dossiers et des pièces de preuves et piétiné les droits des victimes. À côté de l’abus sexuels, les victimes ont subi un vrai abus administratif par déni de justice.

Encore aujourd’hui, la hiérarchie a du mal à se rendre responsable des disfonctionnements qui ont abouti aux abus des enfants et des personnes vulnérables [3]. Elle cherche à se justifier en attirant l’attention sur les abus qui ont lieu dans la société en générale, ou dans le cadre des procédures établies, ou entamant de longues procédures judiciaires afin de ne pas devoir indemniser les victimes, etc. Contrairement au sens commun, dans un réflexe de défense institutionnelle, les autorités ecclésiastiques ont couvert et protégé les abuseurs, se montrant incapables d’assurer le bien-être du peuple de Dieu dans son ensemble. Les victimes, sont devenues pour elles des ennemis à combattre plutôt que des brebis à défendre des loups mercenaires qui se sont infiltrés dans l’enclos de l’Église. Comme disait le card. Tagle, lors de la rencontre sur la protection des mineurs dans l’Église, en février 2019, « entre victimes et victimaires, ils ont choisi les victimaires ».

Dans ce contexte, la visite du pape au Chili (15-17 janvier 2018) et qui devait être un grand succès, a été, tout au contraire, un grand échec, un fiasco. Peu de catholiques se sont déplacés ; l’évêque Barros, ainsi que d’autres évêques accusés de complicité dans les abus sexuels se sont surexposés ; les déclarations du pape, qui ont montré une grande méconnaissance des faits en les définissant de calomnies. Dans une interview préalable, le pape est allé, malheureusement, jusqu’à dire que les laïcs du diocèse d’Osorno qui n’acceptaient pas l’imposition d’un évêque proche du prêtre abuseur Karadima, étaient des « gauchistes » et des « cons ». Les réactions des MCS, de certains prudhommes de l’Église chilienne elle-même, ainsi que du card. O’Malley, président de la Commission pontificale contre l’abus des enfants, ont finalement déchaîné une sorte de tremblement de terre à l’intérieur de l’Église.

Dès son retour à Rome, le pape François a envoyé une commission d’enquête présidée par Mgr Scicluna, archevêque de Malte, secrétaire adjoint de la Congrégation pour la doctrine de la Foi chargé de la question des abus sexuels dans l’Église. Il a reçu une soixantaine de victimes et il a rencontré plusieurs membres du clergé, des religieux et des évêques qui soutenaient les victimes. Le résultat est un rapport de plus de 2.300 pages.

2. Les lettres du pape François à l’Église chilienne

Il y aura plusieurs lettres. Celle au Peuple de Dieu est la plus importante et l’aboutissement du processus. Pour mieux saisir sa portée, nous nous arrêtons sur deux autres échanges épistolaires, la lettre convoquant la conférence épiscopale à Rome et le document succinct du Rapport Scicluna qui a été donné aux évêques lors de la rencontré à Rome.

a) Lettre aux évêques de Chili suite au rapport de Mgr Charles Scicluna en les convoquant à Rome, du 8 avril 2018

Le rapport Scicluna est suivi d’une lettre de convocation à Rome des évêques chiliens. Au Chili, il y a 5 archidiocèses, 19 diocèses, une prélature, un vicariat apostolique et un évêché militaire, avec un total de 34 évêques dont un cardinal en exercice, l’archevêque de Santiago Ezzati. Il y a aussi 25 évêques émérites, dont deux cardinaux : Errázuriz, ancien président du CELAM et membre jusqu’à septembre 2018 du Conseil des neuf cardinaux ; et Medina, ancien préfet de la congrégation des Rites.

Premièrement, dans la lettre, le Pape regrette « la douleur de tant de victimes de graves abus de conscience, de pouvoir, et particulièrement, d’abus sexuels commis contre des mineurs par divers consacrés […] ce sont des vies crucifiées et je vous confesse que cela me cause une grande douleur et une grande honte. » [4]

Puis, il convoque les évêques à Rome avec un objectif bien clair : faire ensemble un « discernement des mesures à court, moyen et long terme qui devront être adoptées pour rétablir la communion ecclésiale […], dans le but de réparer dans ce qui est possible le scandale et rétablir la justice ».

Le pape reconnaît le fait d’avoir « été confronté à de graves équivoques de jugement et de perception de la situation, spécialement dûes au manque d’information véridique et équilibrée » et il demande « pardon à tous ceux que j’ai offensés et j’espère pouvoir le faire personnellement, dans les prochaines semaines ». Ce dernier souhait va se réaliser quelques jours avant la rencontre avec les évêques. Les trois victimes – Juan Carlos Cruz, James Hamilton y Andrés Murillo – qui sont les premières à dénoncer publiquement les abus du P. Karadima, provoquent une avalanche de dénonciations qui ne se sont plus arrêtées. Elles ont été invitées au Vatican du 27 au 29 avril avant la rencontre avec les évêques et ont été logées en tant qu’hôtes du pape à la maison Sainte Marthe. Un deuxième groupe, comprenant des prêtres abusés, a été reçu du 1er au 3 juin, après la rencontre. En langage biblique, il s’agit d’une inclusion qui éclaire la portée de la réunion des évêques à Rome : ce sont les victimes qui ont la priorité.

A la fin de cette première lettre, le pape demande au président de la CECH, Mgr Santiago Silva, également sous procédure judiciaire pour dissimulation, de rendre publique sa lettre « au plus vite ».

b) Document succinct donné aux évêques lors de leur rencontre à Rome (15-17 mai 2018)

La rencontre a lieu du 15 au 17 mai 2018 et elle est suivie de la démission collective des 34 évêques [5]. Acceptation de la démission, jusqu’à maintenant, de 7 évêques (Barros, Caro, Duarte, Pellegrín, González, Contreras et Goic). Cela fait, aujourd’hui, un archevêché et 7 évêchés avec des administrateurs apostoliques (le diocèse de Valdivia, au Sud, était déjà avec un administrateur. Il y a eu aussi la révocation de l’état clérical de 2 évêques (Cox et Ordenes) et de plusieurs prêtres (les plus connus Karadima et Precht).

En outre, la liste des prêtres condamnés par la justice canonique et civile pour abus sexuels a été publiée. 42 prêtres sont déjà condamnés et 190, dont 8 évêques, sont encore en procès judiciaire. Ils restent encore 272 causes aux tribunaux.

Ce document de huit pages qui reprend grosso modo le Rapport Scicluna, a été donné aux évêques lors de la première journée de la rencontre avec le pape pour les inviter à réfléchir et s’approprier honnêtement la réalité des abus, ses causes profondes et les disfonctionnements au moment de les aborder. Le Pape leur adresse des mots durs, notamment, il insiste sur le fait que l’Église chilienne a perdu le centre : de prophétique qu’elle était, elle est devenue autocentrée, autoréférentielle.

Un petit rappel historique : sous Jean Paul II et son secrétaire d’État Sodano, l’épiscopat chilien, un des moteurs de l’Église postconciliaire latino-américaine, voit sa composition basculer à droite, le rendant socialement insignifiant. Ladite « génération des évêques Jean-Paul II », oubliant l’option pour les pauvres et se cantonnant dans un discours moralisant autour de la sexualité, a amené l’Église chilienne à un degré de discrédit jamais vu. L’épiscopat s’est enfermé dans une sorte d’autisme pastoral qui l’éloigne de la société en général et des pauvres en particulier, en le reléguant dans une sorte de forteresse en train de s’effondrer.

Dans son discernement, le Pape pointe deux sortes de dérives ecclésiologiques ou de « perversions » qui sont à la base des abus dans l’Église chilienne :

1. La perte du centre ecclésial. Cela veut dire que le centre de gravité de la vie de l’Église et de sa pastorale s’est déplacé de son engagement prophétique vers un vécu autoréférentiel : « L’histoire nous dit qu’elle [l’Église chilienne] a su être une mère qui en a engendré beaucoup dans la foi, elle a prêché la nouvelle vie de l’Évangile et elle a lutté pour défendre celle-ci quand elle était menacée. Une Église qui a su « se bagarrer » quand la dignité de ses enfants n’était pas respectée ou était simplement niée. Loin de se mettre elle-même au centre, à chercher à être le centre, elle a su mettre au centre ce qui était important. Dans les moments obscurs de la vie de son peuple, elle a eu le courage d’être prophétique non seulement pour élever la voix, mais aussi pour convoquer afin de créer des lieux de défense des hommes et des femmes sur lesquels le Seigneur lui avait confié de veiller » (Document Succint, 7).

« C’est douloureux de constater que, dans cette dernière période de l’histoire de l’Église chilienne, l’inspiration prophétique [qui l’avait animée] a perdu sa force pour donner lieu à ce que nous pouvons appeler une transformation en son centre. Je ne sais pas ce qui est venu d’abord, est-ce la perte de la force prophétique qui a donné lieu à ce changement au centre ou est-ce le changement au centre qui a conduit à la perte de la prophétie qui vous caractérisait. Mais ce que Nous pouvons observer, c’est que l’Église […] est devenue elle-même le centre d’attention […]. Elle s’est renfermée sur elle-même […]. La douloureuse et honteuse constatation d’abus sexuels sur mineurs, d’abus de pouvoir et de conscience de la part des ministres de l’Église ainsi que la manière avec laquelle ces situations ont été abordées, laisse voir ce « changement du centre ecclésial » : Plutôt que de défendre les victimes, ils ont couvert les victimaires ! » (Document Succinct, 14).

2. L’autoritarisme clérical qui efface les dynamiques de participation du Peuple de Dieu. Le pape reproche aux évêques de se placer au-dessus du Peuple de Dieu et de perdre la conscience d’appartenance au Peuple de Dieu en croyant être les propriétaires de l’Église. Concrètement, c’est le fait d’être « tombé dans la tentation d’un vécu ecclésial de l’autorité qui prétend supplanter les différentes instances de communion et de participation, ou ce qui est pire, de supplanter la conscience des fidèles en oubliant l’enseignement du Concile […] Dans les faits, […] on a la prétention de supprimer […] l’onction de l’Esprit qui appartient à la totalité des fidèles » (Document Succinct, 16). Ceci est à l’origine de diverses « perversions » dans la vie et l’essence même de l’Église : « Messianismes, élitismes, cléricalismes, sont tous synonymes de perversion dans l’être ecclésial ; un autre synonyme de cette perversion est la perte de la saine conscience de nous reconnaitre comme appartenant au Peuple de Dieu qui nous précède et qui nous succèdera » (Document Succinct, 17).

D’ailleurs, le pape François dénonce fortement la « psychologie d’élite » (Document Succinct, 16) : celle-ci corrompt la ministérialité des pasteurs dans l’Église et prétend investir des personnes ou de petites élites d’un statut de sainteté et d’engagement, elle finit par faire d’eux un cercle fermé, souvent lié aux élites aristocratiques du pays, elle induit une spiritualité tournée vers le passé : « La psychologie d’élite ou élitiste finit toujours par provoquer des dynamiques de division, de séparation, de cercles fermés qui débouchent dans des spiritualités narcissiques et autoritaires dans lesquelles, au lieu d’évangéliser, l’important est de se sentir spécial, différent d’autrui, laissant supposer ainsi en évidence que ni Jésus-Christ ni les autres sont vraiment importants » (Document Succinct,17). Pour le Pape, il est urgent, pour pouvoir sortir de cette dérive élitiste de l’Église, de « discerner comment générer de nouvelles dynamiques ecclésiales plus en accord avec l’Évangile et qui nous aident à […] retrouver la prophétie » (Document Succinct, 15).

Pour le pape François, la solution à ces problèmes d’abus ne viendra pas seulement des prises de décisions autour des personnes et des cas individuels, parce que le problème est devenu structurel. Nous ne sommes plus en face de péchés ou de crimes d’individus isolés incapables de surmonter leurs impulsions ; mais en face d’une structure de péché, d’une culture qui s’est établie comme un modus vivendi. Il faut donc « approfondir en cherchant les racines et les structures qui ont permis que ces faits aient lieu et se perpétuent dans le temps » (Document Succinct, 20). Le pape constate aussi que cette « fracture profonde dans la communion ecclésiale serait disséminée dans le clergé depuis le séminaire lui-même, viciant les relations fraternelles des presbytres et transmettant cette fracture en direction des fidèles » (Document Succinct, 23).

Les remèdes proposés pour surmonter ces « perversions », sont au nombre de trois :

1. Récupérer la centralité de l’Évangile et de la mission dans le monde, pour sortir du piège de l’autoréférentialité : il faut « passer d’une Église centrée sur elle-même, […] vers une Église servante de tant de personnes qui se sentent abattues et qui vivent à nos côtés. Une Église capable de placer au centre ce qui est important : le service du Seigneur en ceux qui sont affamés, incarcérés, assoiffés, délogés, dénudés, malades, abusés… (Mt 25,35) […] Ceci est le signe que le Royaume est parmi nous, c’est le signe d’une Église qui est blessée par son péché, qui est « misericordeada » [qui a accueilli le regard miséricordieux], et qui se convertit en prophétique, sa vocation » (Document Succinct, 22).

2. Récupérer la centralité du peuple de Dieu : « Le Saint peuple fidèle de Dieu, dans son mutisme au quotidien, de plusieurs façons, continue à rendre visible et à témoigner avec une espérance « obstinée » que le Seigneur n’abandonne pas […]. Le Saint et patient Peuple fidèle de Dieu soutenu et vivifié par l’Esprit Saint est le meilleur visage de l’Église prophétique qui sait placer son Seigneur au centre de la vie quotidienne. Notre attitude en tant que pasteurs est d’apprendre à faire confiance à cette réalité ecclésiale et à révérer et reconnaître que dans le peuple simple, qui confesse sa foi en Jésus-Christ, qui aime la Vierge, qui gagne sa vie avec son travail (maintes fois mal payé), qui baptise ses enfants et enterre ses morts ; […] en ce peuple fidèle et silencieux réside le système immunitaire de l’Église » (Document Succinct, 13).

3. Développer la collégialité et la coresponsabilité à tous les niveaux de la vie ecclésiale : « Il est urgent de générer des dynamiques ecclésiales capables de promouvoir la participation et la mission partagée par tous les membres de la communauté ecclésiale en évitant toute sorte de messianisme ou de psychologie ou spiritualité d’élite » (Document Succinct, 19). Pour le Pape, cette crise « exige du sérieux et de la coresponsabilité pour assumer les problèmes comme des symptômes d’un tout ecclésial que nous devons analyser pour qu’ils ne se reproduisent plus jamais. Nous réussirons seulement si nous l’assumons comme un problème de tous et non comme le problème de certains. Il faut l’assumer collégialement, en communion, en synodalité » (Document Succinct, 21).

c) Lettre au Peuple de Dieu qui pèlerine au Chili, du 31 mai 2018

Deux semaines plus tard, le pape François adresse une lettre au peuple de Dieu qui pèlerine au Chili. Ce sont huit pages d’une grande beauté et sagesse pastorale. Il rappelle la coresponsabilité du peuple de Dieu, qui ne doit pas se « laisser enlever l’onction de l’Esprit ! » ; l’Église de la synodalité, de la communion et de la participation de tous les fidèles invités à agir « à court, moyen et long terme ».

La lettre prend en charge la « culture de l’abus » qui s’est cristallisée dans l’Église. La triade « abus de conscience, abus de pouvoir ou d’autorité et abus sexuels » est reprise en trois occurrences. Pour le pape, l’abus sexuel n’est que le symptôme d’une pathologie préalable, celle de l’abus de pouvoir et de l’abus de conscience. Il est la pointe d’un iceberg. La racine de cette culture de l’abus se trouve dans le cléricalisme qui dénature et fausse le sens de la ministérialité [service] et de l’autorité dans l’Église.

La lettre est dans la logique d’une Église Peuple de Dieu, de participation et de communion, qui place le futur de l’Église dans la responsabilité collective en vue d’« un véritable processus de discernement, de purification et de réforme ».

En premier lieu, la lettre du Pape exhorte les évêques à la conversion ; si c’est bien tout le peuple qui doit être acteur de cette conversion, il est clair pour le Pape que ce sont les évêques les premiers responsables de la situation déplorable de l’Église chilienne. C’est la hiérarchie qui est la grande responsable par sa résistance systématique, structurelle, à prendre soin des victimes et, au contraire, de protéger les abuseurs. Les évêques sont devenus aveugles et inactifs en présence des loups qui sévissaient au milieu de leur peuple.

Pour le pape, les pasteurs sont appelés à s’engager au milieu du peuple « en ouvrant les portes, en travaillant avec lui, en rêvant avec lui, en réfléchissant et surtout en priant avec lui », parce que « ce n’est jamais au pasteur de dire au laïc ce qu’il doit faire ou dire, il le sait bien mieux que nous ». De même, il rappelle l’importance de ne pas tomber « dans la tentation de penser que le laïc engagé est celui qui travaille dans les œuvres de l’Église et/ou dans les affaires de la paroisse ou du diocèse », oubliant « le croyant qui bien souvent consume son espérance dans la lutte quotidienne pour vivre sa foi » au milieu des avatars de la vie. Le cléricalisme, centré sur lui-même, « préoccupé par le fait de dominer les espaces plutôt que de générer des processus », finit par s’entourer d’« une élite laïque en croyant que seuls sont laïcs engagés ceux qui travaillent dans les affaires des prêtres » et qui sont prêts à les soutenir dans leurs projets.

Le pape est net : la conversion de l’Église passe par l’éradication du cléricalisme, qui est la racine des abus de pouvoir, de conscience et sexuels, et qui réduit le peuple de Dieu à une « petite élite » de courtisans. Voilà pourquoi il appelle les fidèles à ne pas se laisser « dépouiller de l’onction de l’Esprit ». Pour le pape, il faut dépasser une conception ecclésiale verticale, pour rendre effectif le paradigme conciliaire d’une Église plus horizontale, de communion et de participation, plus fraternelle et ministérielle, une Église plus du peuple, de la religiosité populaire que d’une élite.

Le pape appelle toute la communauté chrétienne à une plus grande vigilance dans les processus de sélection et de formation des candidats aux ministères. La longue note n.16 qui accompagne cette référence aux séminaires est très importante. On y attire l’attention sur les différents processus de formations dans l’Église, qu’ils soient diocésains ou religieux, mais aussi sur les facultés de théologies et les autres instituts. Pour lui, le grave problème du cléricalisme, avec son corolaire d’abus de pouvoir, de conscience et sexuel, qui nuisent l’action de l’Église et rendent inconsistant son témoignage, met en question l’actuel processus de formation des ministres ordonnés. C’est bien ce dispositif de formation qui est en grandement responsable des relations affectives et d’autorité vécues ultérieurement par les futurs pasteurs dans leur pratique pastorale. Il faut donc les réviser et les actualiser avec urgence déjà à partir de la sélection des candidats et des procédures pour y accéder. Il faut que les candidats soient suffisamment mûrs psychologiquement et affectivement pour vivre en plénitude et de façon intégrale leur engagement au célibat le cas échéant. La formation et la surveillance affective et sexuelle doit faire partie prioritairement du cycle formatif.

Pour leur part, les laïcs sont appelés à reprendre, par leur vigilance et leur contrôle, la coresponsabilité dans l’Église. Le pape François rappelle aux fidèles laïcs que « dire non aux abus, c’est dire non, de façon catégorique, à toute forme de cléricalisme ». Pour le pape les abus sont « un crime » et un péché qui « crie au Ciel », ils se cristallisent dans « une culture de la mort » et doivent être traités en conséquence : en tolérance zéro.

Le pape reconnaît que nous sommes devant un défi ecclésiologique majeur : « le « jamais plus » à la culture de l’abus, ainsi qu’au système de dissimulation et de couverture qui a permis que cela se perpétue » implique un changement radical de paradigme ecclésial, qui « exige de travailler tous ensemble pour développer une culture du soin et de sauvegarde qui imprègne nos manières de nous mettre en relation, de prier, de penser, de vivre l’autorité ; nos habitudes et notre langage ainsi que la relation avec le pouvoir et l’argent. […] Il est urgent de générer des espaces où la culture de l’abus et de dissimulation ne soit pas le modèle dominant ; où on ne confond pas une attitude critique posant des questions avec trahison » ou manque de fidélité à l’Église (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 4).

Répondre adéquatement à ce défi, en regardant l’avenir de l’Église, implique la conviction que « la culture de l’abus et de la dissimulation est incompatible avec la logique de l’Évangile parce que le salut offert par le Christ est toujours un don qui demande et exige la liberté ». Et en ce sens, « il faut générer des processus de foi dans lesquels les personnes apprennent à savoir quand il faut douter et quand il ne le faut pas ». Ici, le rôle des centres de formation est fondamental ; ils doivent « promouvoir une réflexion théologique capable d’être à la hauteur du temps présent, à promouvoir une foi mûre, adulte et qui assume l’humus vital du Peuple de Dieu avec ses quêtes et ses questionnements. Et ainsi, donc, promouvoir des communautés capables de lutter contre les situations abusives, des communautés dans lesquelles l’échange, la discussion, la confrontation sont les bienvenus ». Il faut aussi « renforcer des communautés ouvertes, libérées d’une pensée enfermée et autoréférentielle pleines de promesses et de mirages qui promettent la vie mais qui, en définitive, encouragent la culture de l’abus » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 5).

Finalement, le pape remercie tous ceux et celles qui dans l’Église rendent un témoignage quotidien à l’Évangile : « Ce sont des chrétiens qui savent pleurer avec autrui, qui cherchent la justice avec faim et avec soif, qui regardent et agissent avec miséricorde (cf. Francisco, Gaudete et Exsultate, 76 ; 79 ; 82) ; des chrétiens qui cherchent chaque jour à éclairer leur vie à la lumière du critère selon lequel nous serons tous jugés : « Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde. Car j’avais faim, et vous m’avez donné à manger ; j’avais soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger, et vous m’avez accueilli ; j’étais nu, et vous m’avez habillé ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus jusqu’à moi ! » (Mt 25, 34-36) » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 6).

Le point central de la lettre est sans aucun doute, le fait que, pour le Pape, l’acteur majeur du renouveau ecclésial est le Peuple fidèle, les laïcs. L’appel du Pape est clair : « J’exhorte tout le Saint Peuple fidèle de Dieu qui vit au Chili à ne pas avoir peur de s’impliquer et de marcher sous l’impulsion de l’Esprit en quête d’une Église chaque jour plus synodale, prophétique et remplie d’Espérance ; moins abusive parce qu’elle sait situer Jésus au centre, dans l’affamé, dans l’emprisonné, dans le migrant, dans l’abusé » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 7).

Il rappelle que « La condition du Peuple de Dieu est la dignité et la liberté des enfants de Dieu, dans le cœur de qui habite l’Esprit Saint comme dans un temple. Le saint peuple fidèle de Dieu est oint avec la grâce de l’Esprit Saint ; aussi, au moment de réfléchir, de penser, d’évaluer, de discerner, nous devons être très attentifs à cette onction. Chaque fois que, en tant qu’Église, comme pasteurs, comme consacrés, nous oublions cette vérité, nous nous trompons de chemin. Chaque fois que nous cherchons à supplanter ce Peuple de Dieu dans sa totalité et sa diversité, à le faire taire, à le tenir pour rien [ningunear], à l’ignorer ou à le limiter à de petites élites, nous édifions des communautés, ou des plans pastoraux, des théologies, des spiritualités ou des structures sans racines, sans histoire, sans visages, sans mémoire, sans corps, en définitive, sans vie ». Par conséquent, le pape rappelle ceci aux pasteurs : « enlever nos racines vie au Peuple de Dieu nous précipite dans la désolation et dans la perversion de la nature ecclésiale ; la lutte contre la culture de l’abus exige que nous renouvelions cette certitude » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 1).

Il exhorte les laïcs à prendre la « carte d’identité d’adultes, spirituellement majeurs » dans l’Église, et à avoir le courage de dire [aux pasteurs] « ceci je l’aime », « ce chemin me semble adéquat », « ceci ne va pas ». Il les encourage à dire ce qu’ils sentent et ce qu’ils pensent, comme une façon d’être « tous impliqués dans une Église grâce à l’air synodal capable de placer Jésus au centre » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 1).

Le pape rappelle que « dans le Peuple de Dieu, ils n’existent pas de chrétiens de première, de deuxième ou de troisième catégorie. Leur participation active n’est pas une question de permettre des concessions, mais elle est constitutive de la nature ecclésiale. Il est impossible d’imaginer le futur [de l’Église] sans cette onction opérante [dans les laïcs] et qui certainement demande et exige des formes renouvelées de participation. [… Il faut] chercher de façon consciente et lucide les espaces de communion et de participation pour que l’onction du Peuple de Dieu trouve ses médiations concrètes pour se manifester » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 1).

En définitive, devant les défauts évidents des pasteurs, le Pape est convaincu que « la rénovation dans la hiérarchie ecclésiale ne produit pas par elle-même » la réforme ecclésiale nécessaire. Ce n’est que l’engagement de tous les baptisés qui peut y réussir. Il les invite à s’engager pour faire à nouveau de l’Église chilienne « une Église prophétique », en cultivant « une mystique des yeux ouverts, qui questionne et qui ne s’endort pas (Gaudete et Exsultate, 96) » et en ne se laissant pas « voler l’onction de l’Esprit ! » (Lettre au peuple de Dieu au Chili, 1).

Le pape François rappelle aussi un point névralgique de son ecclésiologie. En effet, nourri, comme une grande partie de l’Église latino-américaine, de la religiosité populaire et de la Théologie du Peuple, qui sont aux antipodes d’une spiritualité d’élites [6], il affirme à nouveau que la religiosité populaire : « est un trésor précieux et une authentique école dans laquelle on apprend à écouter le cœur du peuple et, par la même, le cœur de Dieu. Comme pasteur, j’ai appris à découvrir que la pastorale populaire est un des seuls lieux dans lequel le Peuple de Dieu est à l’abri de l’influence de ce cléricalisme qui cherche toujours à contrôler et à freiner l’onction de Dieu sur son Peuple » (Lettre au peuple de Dieu, 5). En fait, pour le pape, sans l’écoute attentive du Peuple de Dieu qui s’exprime à travers la religiosité populaire, l’Église réussira difficilement à sortir du piège de l’élitisme donatiste et de sa ghettoïsation.

En conclusion : Mission et crédibilité de l’Église

Les incohérences et les infidélités des pasteurs sont un contre-témoignage qui blesse l’autorité morale de la communauté chrétienne appelée à être « le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (LG 1). Ce contre-témoignage blesse aussi tous ceux qui dans l’Église témoignent, jour après jour, fidèlement de l’Évangile.

L’Église est au service de la mission, de l’évangélisation. Quand les institutions et les choix n’aident pas celle-ci, alors il faut les réviser [7]. Comme l’a dit le card. Cupich, archévêque de Chicago, nous avons besoin « d’un processus global, d’une réforme mondiale » qui relance la mission. Il faut prendre conscience de la gravité des abus qui nuisent à la mission de l’Église. Il faut dépasser le négationnisme ou l’attitude défensive de certains ecclésiastiques qui clament un complot contre l’Église de la part de ses ennemis et, notamment, des MCS, pour s’engager dans le retour de l’Église à la fidélité à l’Évangile.

C’est bien ce que le pape François a exprimé dans son discours de clôture de la rencontre sur la protection des mineurs dans l’Église – sic ! (24 décembre 2018) : « Enfin, je voudrais souligner l’importance de la nécessité de transformer ce mal en une opportunité de purification ».

Et maintenant – oracle du Seigneur – revenez à moi de tout votre cœur, dans le jeûne, les larmes et le deuil !
Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements, et revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour, renonçant au châtiment.
Qui sait ? Il pourrait revenir, il pourrait renoncer au châtiment, et laisser derrière lui sa bénédiction : alors, vous pourrez présenter offrandes et libations au Seigneur votre Dieu.
Sonnez du cor dans Sion : prescrivez un jeûne sacré, annoncez une fête solennelle, réunissez le peuple, tenez une assemblée sainte, rassemblez les anciens, réunissez petits enfants et nourrissons ! Que le jeune époux sorte de sa maison, que la jeune mariée quitte sa chambre !
Entre le portail et l’autel, les prêtres, serviteurs du Seigneur, iront pleurer et diront : « Pitié, Seigneur, pour ton peuple, n’expose pas ceux qui t’appartiennent à l’insulte et aux moqueries des païens ! Faudra-t-il qu’on dise : “Où donc est leur Dieu ?”
(Jl 2, 12-17)

[1Cf. l’article sur la Lettre au Peuple de Dieu, du père Stéphane JOULAIN, « Drame des abus sexuels, quelques clés d’analyses et de compréhension », dans Documentation Catholique, n° 2533 (janvier 2019) 5-10.

[2Dans sa lettre du 19 mars 2016 au cardinal Marc Ouellet, président de la commission pontificale pour l’Amérique latine (CAL), le Pape François a de mots sévères contre le cléricalisme. Tout d’abord, il rappelle que nous sommes tous membres du Peuple de Dieu et que c’est le baptême le premier sacrement, qui scelle pour toujours notre identité […]. À travers lui et avec l’onction de l’Esprit Saint, (les fidèles) « sont consacrés pour être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint (LG 10) ». La conséquence ecclésiologique est claire : « l’Église n’est pas une élite de prêtres, de personnes consacrées, d’évêques, mais nous formons tous le saint peuple fidèle de Dieu. Oublier cela comporte plusieurs risques et déformations dans notre expérience, à la fois personnelle et communautaire, du ministère que l’Église nous a confié ». C’est dans cet oubli de l’égale dignité des disciples du Christ que s’inscrit le cléricalisme, annulant, diminuant et sous-évaluant « la grâce baptismale que l’Esprit Saint a placée dans le cœur de notre peuple » et oubliant « que la visibilité et la sacramentalité de l’Église appartiennent à tout le peuple de Dieu (cf. LG 9-14), et pas seulement à quelques élus et personnes éclairées ».

[3Il y a eu, en effet, des abus sur des personnes handicapées et des religieuses. C’est le cas des Sœurs du Bon Samaritain de Talca. Une congrégation de droit diocésain, qui est aujourd’hui sous visite canonique pontificale suite à la plainte de plusieurs sœurs d’avoir été abusées et du comportement condescendant de la supérieure.

[4La traduction des lettres est toujours notre.

[5La crédibilité des évêques étant au plus bas, ce fait majeur, du jamais vu dans l’histoire de l’Église, a rappelé pourtant un classique de la littérature espagnole du XVIIe, Fuente ovejuna de Lope de Vega, dans lequel l’aveu collectif permet à la communauté d’échapper au châtiment, étant impossible de trouver les responsables individuels du crime.

[6Cf. Luis MARTÍNEZ SAAVEDRA et Pierre SAUVAGE, « La Théologie du Peuple. Un rameau de la Théologie de la libération », dans Etudes n° 4233 (décembre 2016) 61-71.

[7Le célibat, par exemple, est une pratique disciplinaire de l’Église latine, c’est une façon d’organiser la structure ministérielle de la mission, mais il n’est pas une loi divine.

 
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