Taybeh : « Jusqu’à quand, Seigneur ? »
Pour aider à la cueillette des olives, une Luxembourgeoise s’est envolée pour la Terre sainte. Elle témoigne.
Depuis le 17 octobre, les condamnations des violences dans les territoires palestiniens se multiplient. La dernière en date, publié le 20 octobre sur le site du Patriarcat latin de Jérusalem, vient des Patriarches et des Chefs des Églises de Jérusalem. Il faut dire que la situation a empiré brutalement en Terre sainte, avec une nouvelle attaque perpétrée ce samedi par des colons israëliens dans le village chrétien de Taybeh. Cette fois-ci, ce ne sont pas seulement les habitants occupés à la récolte de leurs olives qui ont été visés, mais aussi des diplomates et des fonctionnaires étrangers en visite de solidarité.
Âgé de 78 ans, le maire d’une petite commune française a été jeté au sol et agressé physiquement et verbalement. Il avait fait le voyage pour signer le jumelage entre son village et celui de Taybeh. Il était accompagné du consul général de France à Jérusalem et des homologues belge et polonais de ce dernier qui ont été également pris à parti. Le caractère officiel de la visite a donné au drame un vaste écho mais les attaques sont la réalité quotidienne des habitants.
Marie (*), Luxembourgeoise septuagénaire, vient de rentrer de son séjour en Israël. Elle nous en a rapporté photos et témoignages. Pour que nous n’oubliions pas les chrétiens de Taybeh. Ce village, le dernier et le seul village entièrement chrétien de Palestine, est terriblement sous pression. Nous avons déjà eu l’occasion d’en parler, lors de la visite du père Fadi Diab, recteur des paroisses anglicanes Saint-André de Ramallah et Saint-Pierre de Birzeit, et lors de celle de Sanad Sahelia, directeur de Nabd El-Haya, plateforme multimédia basée à Taybeh. Sur place, Marie confirme une situation tragique. « De loin on peut apercevoir les colons dans les champs, explique-t-elle. Il y a de l’inquiétude dans les regards et de la méfiance dans les rues. »
Marie, comme d’autres bénévoles français, est venue à Taybeh pour aider à la cueillette des olives, l’une des principales ressources des habitants. La première journée aurait pu très mal se terminer. « Ce matin, cueillette des olives, raconte un bénévole. Tranquille. Jusqu'à ce qu'apparaisse une voiture d'où sont sortis deux individus plutôt patibulaires. » La consigne est formelle : en pareille situation, ne pas chercher la confrontation mais partir. Les cueilleurs rangent le matériel et chargent leur véhicule. Problème, trois autres voitures de colons bloquent le chemin. Ils font donc demi-tour et s'arrêtent un peu plus loin dans une ferme abandonnée pour attendre le départ des colons. Mais un camion militaire fait son apparition. « Fusils mitrailleurs, casques, masques noirs, lunettes noires, peu aimables, décrit un bénévole. Les militaires nous confisquent passeports et téléphones, nous imposent de nous assoir par terre sur la caillasse, en plein soleil, plusieurs d'entre eux restant à moins d'un mètre de nos chaussures ! » Une heure plus tard, les cueilleurs ont enfin pu repartir, récupérer passeports et téléphones, non sans être avertis qu'ils sont fichés et sous surveillance car, affirment les militaires : « non, ces terres n'appartiennent pas aux Palestiniens, et Taybeh est maintenant zone militaire avec interdiction d'accès aux non-résidents ».
« C’était mon second séjour à Taybeh, explique Marie. La première fois, je suis venue dans le cadre d’un jumelage entre une paroisse française et celle de Taybeh. La personne qui nous a fait connaître Taybeh y vient pour un mois tous les ans depuis quinze ans. Cette année, je n’ai pas pu participer à la récolte des olives, trop dangereuse. Mais il y a toujours à faire ! Ce matin, j‘ai épluché des pommes et des tomates. » On pense à Guy de Larigaudie, chef scout, écrivain, explorateur, mort au combat en 1940, qui disait : « Il est aussi beau de peler des pommes de terre pour l'amour du Bon Dieu que de bâtir des cathédrales. » Mais quand même. Comme le pape Léon XIV dans son message au curé de Gaza, on a envie de crier vers le Ciel « Jusqu’à quand Seigneur ? » (Ps. 13).
Face au découragement qui pourrait poindre, Marie insiste sur l’espoir et le « punch » des enfants du village : « Il n’y a que la cour de l’église où se rassemblent les enfants, un havre d’insouciance, de rires et de joie. » C’est le mantra de Marie-Armelle Beaulieu, la rédactrice en chef de Terre sainte Magazine : « Nous sommes invités à déployer d’autant plus de bien de toutes sortes de manières, d’autant plus de beau, d’autant plus de foi, de confiance et d’espérance. La communauté chrétienne est en partie écrasée mais pas anéantie. Il y a des gens qui, de toutes sortes de manières, tiennent la baraque et veillent. » C’est le cas du père Bashar Fawadleh, curé de Taybeh, qui pilote un projet soutenu par l'Œuvre d'Orient. « Un atelier de poterie et de faïence comme il y en avait autrefois à Taybeh, explique Marie. Il permettra d'engager des jeunes femmes surtout. Les grandes fenêtres de la future salle d'exposition donnent sur la rue. Le bâtiment est situé dans l'enceinte de la paroisse, en contre-bas, en face de l'école maternelle. L'année prochaine tout sera bien avancé sinon déjà terminé, qui sait ? »
Un autre projet sera achevé d'ici la fin octobre : « C'est la maison des jeunes. Remplie de couleurs. Des livres trouveront place sous les sièges de l'estrade prévue pour les spectacles. Un grand téléviseur fera office de cinéma. Une petite cuisine pour se réchauffer. Un centre pour chanter, danser, discuter et vivre. »
L’Ordre Équestre du Saint-Sépulcre soutient quant à lui la rénovation des installations sanitaires de la maison de retraite « Beit Afram » pour restaurer des conditions de vie dignes et sûres pour les résidents. À l'énergie de la paroisse et de son pasteur rien ne semble impossible. Une énergie puisée, jour après jour, dans la prière et la célébration de la messe.
(*) Par mesure de prudence, le prénom a été changé.
À Gaza, depuis le 7 octobre 2023, la paroisse de la Sainte-Famille accueille les derniers chrétiens de l’enclave. Le 3 octobre 2026, un raid israélien a fait plusieurs morts, parmi lesquels une mère et sa fille appartenant à la communauté. Le pape Léon, par WhatsApp, a transmis son soutien au père Gabriel Romanelli, curé de la paroisse : « Bonjour, père Gabriel. Depuis que j’ai appris la douloureuse nouvelle du décès de Maysa et Mary, je prie Dieu pour elles, pour leurs familles et pour toute la communauté de Gaza. Jusqu’à quand, Seigneur ? Merci pour votre soutien à la paroisse et à toutes ces personnes qui souhaitent vivre en paix. Que Dieu vous bénisse, je vous embrasse affectueusement. »
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