Dom Michel Jorrot et Dom Geoffroy Kemlin : analyses et conseils de deux pères abbés
À l’occasion du soixantième anniversaire de profession monastique de Dom Michel Jorrot, un entretien exclusif pour les lecteurs de Cathol.
Magnifique fête pour l’abbaye Saint-Maurice et Saint-Maur de Clervaux ! Le mardi 22 septembre 2026, en la fête de saint Maurice et de ses compagnons, martyrs, son père abbé, Dom Michel Jorrot, a fêté le 60e anniversaire de ses vœux monastiques. Soixante ans. Une vie entière consacrée au Seigneur. Et un témoignage de joie et de paix.
Dom Geoffroy Kemlin, père abbé de l’abbaye de Solesmes, à la congrégation de laquelle Clervaux appartient, a présidé la messe. Savez-vous qu’un père abbé, qui a reçu une bénédiction particulière pour assurer sa charge, a le droit d’utiliser les insignes d’un évêque ? La messe d’anniversaire de Dom Michel, présidée par Dom Geoffroy, avait donc tout le faste liturgique d’une messe pontificale célébrée par un évêque.
Il était particulièrement émouvant de voir Dom Michel entrer dans l’abbaye en procession, dans son simple habit noir de bénédictin, la « coule ». C’est seulement après le renouvellement de ses vœux, prononcé comme moine, qu’il a revêtu ses vêtements de chœur et sa mitre de père abbé.
Après la messe, pendant que la famille et les amis fidèles de Dom Michel goûtaient au délicieux jus de pommes de l’abbaye, nous avons eu le privilège et la grâce de pouvoir nous entretenir avec les deux pères abbés, Dom Michel, 60 ans de profession monastique, père abbé de Clervaux depuis 32 ans, et Dom Geoffroy, 20 ans de profession monastique, père abbé de Solesmes depuis 4 ans. Ils nous ont parlé des réseaux sociaux, de l’intelligence artificielle et de ce qui compte vraiment. Des paroles rares et précieuses qui peuvent trouver une application directe dans nos vies à tous.
Cathol. Internet et les réseaux sociaux prennent une place parfois démesurée dans nos vies. Mais ils sont aussi un outil d’évangélisation. Comment gérez-vous la déconnexion dans vos abbayes ?
Dom Michel Jorrot, père abbé de Clervaux. Cela implique beaucoup de choses pour nous. Nous sentons que nous en avons besoin. Le courrier électronique est incontournable. Quelqu’un m’a dit : « si vous n’êtes pas sur Internet, vous n’existez pas ». Très concrètement, nous avons une seule salle avec un accès Internet. Moi-même je n’ai pas Internet dans mon bureau. Cela permet à la fois de limiter l’usage et d’exercer un contrôle fraternel. Internet nous permet aussi d’avoir accès aux journaux, pour suivre l’actualité. Si un moine veut aller se renseigner sur quelque chose, il doit l’anticiper, prévoir son accès à Internet, qui est limité dans le temps. Ensuite se pose la question de parler ou non de ce qu’il a appris. La règle de saint Benoît nous guide ici, quand elle évoque les frères qui partent en voyage et reviennent au monastère avec des informations sur le monde. Nous ne devons partager avec les autres que ce qui est utile à tous.
Dom Geoffroy Kemlin, père abbé de Solesmes. Nous étions sur Facebook mais Facebook a banni l’abbaye, sans que nous comprenions vraiment pourquoi, peut-être parce que nous utilisions en fond sonore nos propres chants grégoriens (ndlr : ce devait être trop beau !). Régulièrement, je demande aux jeunes frères si nous ne devrions pas avoir une page, mais ils me disent que ce n’est pas important. Nous avons en revanche un beau site Internet avec toutes les informations nécessaires. Et concrètement, comme à Clervaux, nous avons une salle réservée à Internet, avec des horaires d’accès précis.
Dom Michel. Il faut se servir de ces outils, mais il faut aussi s’en défendre. Les gens que nous accueillons à l’abbaye sont imbibés de cet esprit. Et nous avons du mal à les rejoindre là car nous ne connaissons pas cet univers. Un jeune m’a dit un jour « ne prenez pas mon téléphone, tous mes amis sont là ». L’arrière-fond psychologique est grave.
Dom Geoffroy. Beaucoup de gens rêvent de notre liberté par rapport à cela et les jeunes gens qui rentrent au noviciat ont ce désir de rupture. Le temps du noviciat est un temps de sevrage par rapport au monde. Ils ferment leurs comptes.
Quel usage pourriez-vous faire de l’intelligence artificielle (IA) ?
Dom Geoffroy. L’IA est un instrument, elle n’est ni bonne ni mauvaise. Si nous devons un jour nous en servir, il faudra le faire de manière éthique, raisonnable. Dans les monastères, nous sommes très réticents pour le moment mais un jour viendra peut-être… Tous les grands changements technologiques ont été vus d’abord dans les communautés religieuses avec beaucoup de méfiance. Sainte Thérèse d’Avila, qui a vu naître l’imprimerie de Gutenberg, disait que jamais un livre imprimé n’entrerait dans son monastère. Mais nous ne devrons pas nous laisser piéger.
Dom Michel. Le pire piège, c’est l’usage que nous pourrions en faire. Quel type de comportement pourrions-nous être entraîné à adopter ? Dans l’IA générative, il y a un esprit qui oriente la décision. Nous avons lu au réfectoire plusieurs livres à ce sujet (ndlr : pendant les repas, pris en silence, la communauté écoute des enregistrements audio). Un exemple était donné d’un enfant dont la montre connectée, qui enregistrait la qualité du sommeil, de la digestion… imposait le programme quotidien d’activité.
Notre pape Léon attache une grande importance à la paix. Quelle est-elle pour vous et comment l’obtenir ?
Dom Michel. Le Pape dit que notre civilisation a tellement cultivé une culture de concurrence que la paix n’est plus qu’un intermède entre des périodes de violence. Nous avons perdu la culture de la paix. Nous devons recréer un contexte qui doit exclure l’affrontement. Comme disait Jean-Paul II aux ambassadeurs en 2004, nous devons nous éduquer à l’amour de la paix, à la réconciliation entre nous, comme dans notre propre relation à Dieu. La paix est le bien commun de l’humanité mais on n’y arrive pas en démocratie. À dimension humaine c’est impossible. C’est le Christ qui la donne.
Dom Geoffroy. Pour obtenir la paix, il faut apprendre à se réjouir de ce qu’est l’autre et accueillir la diversité. Pax est la devise des bénédictins. Dans notre vie fraternelle nous ne cherchons pas l’uniformité mais au contraire nous cultivons la diversité comme une chance pour rendre ce témoignage de la paix au monde. Quand notre abbé primat (ndlr : Dom Jeremias Schröder, abbé primat de l’ordre bénédictin) a été élu, en septembre 2024, le pape François a insisté sur le fait que la première mission d'évangélisation d'un moine réside dans la qualité de sa propre vie fraternelle. Il nous a dit « commencez par vos communautés ».
Dom Michel. D’ailleurs, quand Jésus dit « Aimez-vous les uns les autres » il parle aux Douze. Déjà parmi les douze apôtres il y avait des tensions.
Qu’est-ce qui compte ?
Dom Geoffroy. Ne rien préférer à l’amour du Christ. Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu. Et la louange, car c’est ce que nous ferons au Ciel, c’est ce qui nous donne de nous accomplir et d’être heureux. Accueillir les dons de Dieu et Le remercier pour ces dons.
Dom Michel. Ce qui compte c’est se connaître soi-même. Qui suis-je ? Pour cela l’Église nous donne la confession et la direction spirituelle.
Enfin, auriez-vous un conseil pour nous aider, nous laïcs, dans nos vies quotidiennes ?
Dom Geoffroy. Ayez le sens de l’humour ! Rire de soi permet de rester dans l’humilité. Cela permet de se réjouir même dans les situations difficiles.
Dom Michel. Il faut valoriser le bien que l’on voit chez les autres. S’engouffrer dans le bon geste. Pouvoir dire à celui que l’on aime : « Il est bon que tu sois ».
Dom Geoffroy. S’entraîner à voir ce qui est bon dans nos frères au-delà de ce qui gratte.
Dom Michel. C’est le rôle du père abbé. Gouverner une abbaye, c’est exercer une paternité spirituelle, c’est rassembler les enfants de Dieu dispersés, maintenir ensemble dans la quête de Dieu des sensibilités, des cultures, des histoires différentes.
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