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Gabrielle Halpern : « Qu’allons-nous décider de déléguer ou non à l’Intelligence Artificielle ? »

Rencontre philosophique pour la fête de Saint Jean XXIII.

L’intelligence artificielle (IA) révolutionne de nombreux secteurs de l’activité humaine. Mais ne transforme-t-elle pas aussi notre vision de l’humanité et celle que nous avons de Dieu ? À l’occasion de la fête de son saint patron, le Centre Jean XXIII, qui abrite dans ses murs la Luxembourg School of Religion & Society (LSRS) et le Centre de formation diocésain, a voulu aborder la question de l’IA sous l’angle de la philosophie.

Après la messe solennelle célébrée dans la chapelle du Centre, près de 120 personnes attentives se sont réunies autour de Gabrielle Halpern, philosophe, chercheuse et auteur d’un livre intitulé « Intelligence artificielle : et l’homme créa Dieu ». Une conférence dense émaillée par l’humour de l’oratrice et par le talent de deux musiciennes, Emma Landarrabilco à la flûte traversière et Manon Louis à la harpe.

« Qu’allons-nous décider de déléguer ou non à l’Intelligence Artificielle ? a interrogé d’emblée l’ancienne élève de l’École Normale. Notre choix dessine en creux les êtres humains que nous voulons être, devenir ou rester. » Avant de se lancer dans ce délicat discernement, Gabrielle Halpern propose de revenir un peu en arrière. Pourquoi avons-nous créé l’IA ? Celle-ci s’inscrit dans la longue histoire des outils que nous avons imaginés pour affronter le monde. Mais elle n’est pas un outil comme un autre, elle est un outil symbolique qui pourrait, peu à peu, nous libérer de la malédiction divine de devoir gagner notre pain à la sueur de notre front. « La question n’est pas technique, soutient la philosophe. Elle est identitaire. L’homme s’est toujours comparé aux autres animaux. C’est la première fois qu’il ne regarde pas les animaux mais ChatGPT, Claude, Mistral… »

N’aurions-nous donc pas, en créant l’IA, créé un dieu ? L’IA est omniprésente. Toujours disponible et toujours à nos côtés, elle répond à une angoisse humaine profonde : celle de se sentir exclu. Elle n’a besoin d’aucune adaptation alors que nous-mêmes sommes obligés toute la journée de nous adapter à la nature, au monde, à nos congénères. L’IA nous apporte des réponses personnalisées et donne le sentiment de tenir ses promesses. « Mais est-ce que ce dieu est intéressant ? se demande Gabrielle Halpern. Est-ce qu’il mérite notre foi ? »

Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV remarque que l’IA peut menacer notre humanité. La philosophe juge quant à elle que l’IA révèle notre inhumanité. « Ne lui avons-nous pas abandonné le terrain ? s’interroge-t-elle. Dans l’éducation, par exemple, Jean-Jacques Rousseau déjà regrettait que l’on fasse des enfants des singes savants. Quand éduquons-nous les enfants à la bonté, à la gentillesse ? C’est comme si nous avions fait grossir nos sciences et rétrécir nos cœurs. L’école de demain pourrait redonner du sens aux connaissances. » Avec humour, la philosophe remarque : « c’est peut-être l’orgueil qui nous sauvera. Si je me rends compte que mes amis préfèrent poser une question à une IA plutôt qu’à moi, peut-être que cela me donnera envie de m’améliorer. » La responsabilité de la place que nous donnons à l’IA incombe à chacun d’entre nous, à chaque fois que nous lui posons une question.

En terminant sa conférence, Gabrielle Halpern a évoqué la chercheuse et philosophe Anne-Lyse Chabert, dont la maladie rend la communication difficile sans interprète. Ensemble, elles ont écrit un essai intitulé Nos paroles empêchées (Éditions de l’Aube). « J’ai appris avec elle ce qu’écouter veut dire. Elle m’a appris ce que c’est que l’altérité. L’IA ne peut pas nous apprendre cela. (…) Le réalisme authentique ne renonce pas à changer le monde. (…) L’IA nous pose de vraies questions, à nous de ne pas lui apporter de fausses réponses. »

Réagissant aux interrogations et aux analyses de Gabrielle Halpern, Frère Alberto Ambrosio, o.p., professeur d’histoire et théologie des religions à la LSRS, puis Christian Doude van Troostwijk, professeur de philosophie et d’éthique philosophique à la LSRS, ont livré leurs propres réflexions. En réponse, la philosophe a donné une dernière remarque : « Demain, l’IA pourra tout. Nous n’avons plus le monopole de grand-chose. Cela nous oblige à redéfinir l’humanité par sa vulnérabilité. Le Pape le dit dans l’encyclique : la fragilité humaine n’est pas une erreur à corriger. La perfection ne laisse entrer personne. C’est par les interstices de notre vulnérabilité que nous pouvons nous accrocher les uns aux autres. »

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